Sur le vaste campus du CERIA, à Anderlecht, trouver le tournage de Please constitue déjà une petite épreuve. Les bâtiments et les couloirs se succèdent avant que l’on atteigne enfin le lieu prévu. Mais une fois la bonne porte franchie, l’accueil tranche avec ce jeu de piste : il est immédiat et chaleureux. En ce dernier mardi de juillet, l’équipe a entamé le quinzième de ses vingt jours de tournage. Elle paraît davantage portée par l’élan collectif que gagnée par la fatigue. Autour de Victor Ruprich-Robert, 28 ans, une famille de cinéma formée au fil de plusieurs courts métrages l’accompagne pour son premier long.
Please - titre encore provisoire – nous entraîne dans les coulisses d’un restaurant gastronomique pendant le service de Noël. Clément, jeune serveur rongé par l’anxiété, cherche à se faire une place dans le groupe. Il reprend une blague problématique entendue en cuisine. Elle passe beaucoup moins bien dans sa bouche et la soirée bascule. Persuadé d’avoir compromis son emploi, il tente de réparer son image tandis que sa perception du réel se dérègle.
Le film se déroule en temps continu, ne quittant pratiquement jamais son personnage principal. "On le suit de couloir en couloir", détaille Victor Ruprich-Robert. "Est-ce que ce qu’il voit se passe vraiment ou est-ce sa perception qui exagère les choses ?" Le jeu des seconds rôles et la mise en scène entretiennent cette ambiguïté. Le restaurant devient une boîte mentale dans laquelle l’angoisse de Clément se propage.
Une école de cuisine métamorphosée
Pour donner corps à ce quasi-huis clos, la production a trouvé au CERIA – le Centre d’Enseignement et de Recherche des Industries Alimentaires et chimiques – un terrain de jeu providentiel. Depuis plus de septante ans, un institut y forme notamment aux métiers de bouche. Cuisine, bar, économat, réserves, couloirs : tous les espaces nécessaires étaient donc réunis sur le même site. Un avantage décisif pour un film conçu en production légère. Pour rappel, ce dispositif du Centre du Cinéma soutient des œuvres pensées pour être fabriquées avec une équipe et un budget resserrés.
La cheffe décoratrice Sarah Antoun, fidèle collaboratrice du réalisateur sur plusieurs de ses courts métrages, et son équipe ont néanmoins considérablement retravaillé les lieux. En visitant les différentes stations, il devient difficile de distinguer ce qui appartenait déjà à l’école de ce qui a été créé pour le film. Le vrai et le faux se confondent dans le décor comme ils se brouilleront dans la tête de Clément.
"Tout ce qui était écrit existait", s’enthousiasme le producteur Michaël de Nijs. "Nous sommes entrés ici et nous nous sommes dit que c’était dingue : c’était le lieu idéal." Cette unité géographique permet de donner au film une ampleur qui dépasse, à l’image, l’économie avec laquelle il est fabriqué. La feuille de service du jour prévoit notamment des scènes dans le bar, les réserves et les couloirs de la cuisine. Au fil du récit, les mains de Clément se couvrent même de cloques : le corps du serveur raconte lui aussi cette soirée qui l’épuise.
L’idée du long métrage précède pourtant Glute, le court dont il est issu. Victor Ruprich-Robert voulait déjà suivre un personnage très angoissé dans un lieu unique et une temporalité resserrée. Récompensé l'an dernier pour son montage et son son au Brussels Short Film Festival, Glute racontait déjà ce serveur s’appropriant la mauvaise blague. Le long n’en est toutefois pas une simple extension. "Il va beaucoup plus vers d’autres choses et développe davantage les autres personnages. L’idée était de faire un film choral, même si l’on suit toujours le personnage principal", explique le cinéaste.
Il développe ainsi les mondes appelés à cohabiter dans un restaurant : cuisine, service et bar, chacun avec sa hiérarchie et ses rapports de pouvoir. Derrière l’incident se dessinent les différences sociales entre ceux qui travaillent par nécessité, par vocation ou pour gagner de l’argent de poche. "Le film parle beaucoup plus de relations humaines que d’un restaurant", précise-t-il. "Il traite du clivage social que l’on peut croiser dans les cuisines et de cette impossibilité croissante de communiquer entre des groupes issus de milieux différents." Une simple blague révèle alors un système de domination et la difficulté de trouver sa place au travail.
Rire quand tout dérape
Diplômé de l’ESRA Bruxelles en 2020, Victor Ruprich-Robert a d’abord réalisé des films autoproduits. Baise-moi à Saint-Gilles lui a aussi valu cette année le Grand Prix de la compétition nationale du Brussels Short Film Festival. Please mêle comédie noire, thriller psychologique et horreur, avec une attention particulière aux sons, aux matières et aux corps. Fluides, sueur et textures peu ragoûtantes nourrissent un univers cru, mais visuellement élégant.
"La comédie, l’horreur et le malaise se répondent très bien", estime-t-il. "J’aime les films qui ne prennent pas le spectateur par la main et le placent dans une position active. Est-ce que je dois rire ? Est-ce que je dois être horrifié ?" Cette indécision est au cœur du projet. Certaines scènes pourront sembler hilarantes à une partie du public et franchement dérangeantes à une autre. Le réalisateur ne cherche pas à résoudre cette contradiction, mais à l’entretenir.
Maxi Delmelle, déjà au centre de Glute et de Martin a peur du noir, retrouve le cinéaste pour incarner Clément. Révélé par Fils de plouc, puis couronné du René du meilleur espoir masculin pour Aimer perdre, il dit avoir été immédiatement séduit par le scénario. Le rôle a pris une telle ampleur qu’il ne croit plus reprendre le même personnage. "Clément apparaît dans le restaurant comme une sorte de parasite, un nuisible parmi d’autres nuisibles. Mais c’est surtout un garçon qui cherche maladroitement sa place et la manière de se connecter aux autres."
Pour le construire, le réalisateur et son acteur ont partagé des références cinématographiques, mais aussi puisé dans des personnes qu’ils connaissent – dont les noms resteront secrets. Maxi Delmelle cite Shiva Baby d’Emma Seligman, qui transforme une situation sociale ordinaire en expérience presque horrifique. "On est comme dans un thriller ou un film d’horreur, alors que les enjeux ne sont pas réellement ceux d’un film d’horreur. Et mélanger cela à la comédie, j’avoue que c’est un point qui m’attire beaucoup." Le décor l’aide aussi à pousser plus loin son imagination. Le tournage lui laisse cependant peu de répit : même les journées annoncées comme calmes réclament beaucoup d’intensité.
Autour de lui, le réalisateur rassemble plusieurs interprètes déjà croisés dans ses courts : Maria Cavalier-Bazan et Edson Anibal, rejoints notamment par Mehdi Zekhnini, Gwladys Lefeuvre, Zora De Llano, Michael Zindel, Laura Guessan, Aude-Laurence Biver et Esther Archambault. "Je suis très content du casting et du groupe que nous avons réussi à créer", souligne-t-il. Le cinéaste sait pouvoir compter sur des interprètes qui connaissent déjà son univers et sur de nouveaux visages venus élargir cette famille.
La magie des premières fois
Cette aventure constitue également le premier long métrage de Toast Films. Michaël de Nijs a passé une quinzaine d’années comme assistant-réalisateur avant de devenir producteur. "J’avais envie de davantage de direction artistique et de pouvoir être en contact avec les auteurs. J’adore jouer au ping-pong avec eux."
La rencontre avec Victor Ruprich-Robert s’est nouée dans l’urgence. Quelques semaines avant le dépôt du dossier auprès de l’aide à la production légère du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel, Michaël de Nijs reçoit cinq pages du projet. Le texte ne le convainc pas encore. Heureusement, le jeune cinéaste y a joint Glute. Le producteur regarde le film au casque et prend, dit-il, "une claque". Le travail sur le son et la capacité de Victor à imposer immédiatement son univers lui révèlent une véritable patte. Deux ans plus tard, les voici sur le plateau.
Avec un budget de 691 000 euros, Please se situe dans la partie haute de la production légère, sans pour autant être confortable : les personnages sont nombreux, les journées chargées et l’équipe technique réduite. Coproduit avec Jak Production et Samsa Film, le projet est soutenu notamment par le Centre du Cinéma, Film Fund Luxembourg, screen.brussels, la RTBF, Be TV, Proximus et le Tax Shelter. Selon Michaël de Nijs, l’entrée d’un partenaire luxembourgeois dans une production légère constitue même une première.
Le principal luxe du film se trouve peut-être ailleurs. Dans les couloirs du CERIA, le producteur observe une équipe de la "génération Z", soudée autour d’un réalisateur avec lequel elle a déjà appris à fabriquer des films avec peu de moyens. "Ils se connaissent très bien, ils ont tous très faim et ils sont derrière Victor. Cette magie n’a pas de prix." L’impression se confirme pendant la visite : malgré l’intensité de l’avant-dernière semaine, chacun semble défendre le même film.
Victor Ruprich-Robert espère réaliser une œuvre plus accessible que ses courts métrages sans renoncer à sa singularité. Par l’anxiété sociale de Clément, le stress au travail et la diversité des personnages, il veut permettre à chacun de reconnaître quelque chose de lui-même dans cette soirée qui dérape. Please entend ainsi gratter là où cela fait mal, faire rire de situations inconfortables et transformer une mauvaise blague en expérience sensorielle. Dans cette cuisine reconstruite au millimètre, un cinéaste, quelques acteurs et une jeune société de production jouent désormais leur passage au long.