Sur le tournage de Quantic de David Sarrio

À Liège, ne vous quittez pas des yeux

Une créature invisible, quinze jours de prises de vues et une université transformée en studio : entièrement tourné à Liège, Quantic marque un nouveau départ pour le producteur belge Philippe Delhaes et Belgian Wave Productions. Le Français David Sarrio y réalise enfin son premier long métrage.

Dans un petit laboratoire de l’Université de Liège, personne ne doit perdre personne de vue. Les regards se croisent, les corps se placent et la caméra cherche le bon angle. Ce jeudi 6 août, sur le vaste campus du Sart-Tilman, l’équipe de Quantic tourne le point culminant du film. Car les personnages vont devoir prendre des décisions héroïques, tandis qu’une intervention extérieure accélère le compte à rebours. Malgré de longues journées et une fin de tournage imminente, l’ambiance reste étonnamment légère.

Le danger, lui, demeurera invisible. À la suite d’une expérience quantique menée sans autorisation, une entité s’est échappée dans une faculté de haute technologie. Pour rappel, la physique quantique étudie l’infiniment petit, où la matière et l’énergie obéissent à des règles parfois déroutantes. Le film s’en empare pour libérer sa créature. Une poignée d’étudiants se retrouve enfermée avec elle pendant toute une nuit. Pour survivre, une seule règle : ils ne doivent jamais se quitter des yeux, au sens littéral. S’ils fuient, la menace peut les suivre, gagner la ville et s’en prendre à tous ceux qui ne sont plus reliés aux autres par le regard.

Sous ses allures de série B efficace, Quantic parle donc de communication et de collectif. De jeunes gens très différents devront apprendre à fonctionner ensemble. “C’est jusqu’où on va pour essayer de sauver l’autre”, résume David Sarrio. Le réalisateur français ne boude pas les codes du genre, mais veut que ce dispositif spectaculaire révèle aussi ses personnages.

Le regard construit le décor

Cette règle du jeu a guidé toute la mise en scène. Avec son équipe déco, David Sarrio a pensé les lieux en fonction des portes et des lignes de vision. Un ascenseur, un poste de sécurité et même des toilettes ont été construits afin que chaque personnage reste dans le regard d’un autre lorsqu’il se déplace.

Il fallait donc trouver un bâtiment graphique et suffisamment souple pour accueillir ces aménagements. Philippe Delhaes, producteur délégué belge, a proposé le Sart-Tilman. Louvain-la-Neuve, et même Louvain, avaient également été envisagées. Mais David Sarrio et son chef opérateur sont tombés sous le charme des plafonds des Grands Amphithéâtres, devenus le décor principal. Salles de cours, laboratoires et couloirs offraient déjà l’univers scientifique recherché.

“L’Université enseigne vraiment la physique quantique et, architecturalement, elle nous apportait tout ce qu’il fallait”, se réjouit le réalisateur. Les deux principaux plateaux ne sont séparés que d’une cinquantaine de mètres. Le restaurant se trouve à proximité et les logements à quelques centaines de mètres. Pour les 46 personnes présentes quotidiennement, l’économie de déplacements est considérable.

Cette unité de lieu avait néanmoins son revers. Le tournage devait initialement s’étendre sur un mois. Deux importantes conférences organisées sur le campus ont contraint la production à ramener les prises de vues à trois semaines, soit quinze jours effectifs et de grosses journées. “On court toujours après le temps quand on tourne un film”, sourit Sarrio. “Mais on va y arriver, et c’est l’essentiel.”

Un film français fabriqué à Liège

Si le projet est né en France, Quantic s’est largement matérialisé en Belgique. June Entertainment, la société de Thomas Lubeau, Éric Gendarme et Jordan Sarralié, le coproduit avec Belgian Wave Productions. Lubeau et Gendarme ont notamment porté Hostile, Méandre, Pilote et Gueules noires, quatre films déjà ancrés dans le genre. Présentés par la scénariste Fadette Drouard, les partenaires se sont rencontrés au Festival International du Film de Comédie de Liège : une preuve très concrète de l’utilité de tels rendez-vous. Tout le tournage a lieu à Liège et une large partie de l’équipe technique est belge. La postproduction sera partagée entre les deux pays et les effets visuels réalisés en Belgique.

Avec un budget annoncé de 1,55 million d’euros, le film demeure modeste au regard de ses ambitions. Autre partenaire, la société liégeoise AAA Invest & Finance, représentée par Fouad Folo, participe également à la production. Spécialisée dans le développement, le financement et la production d’œuvres audiovisuelles, elle entend notamment accompagner des projets extérieurs. Côté belge, le financement repose sur le Tax Shelter, sans aide publique directe. “On met beaucoup de nous-mêmes, dans tous les sens du terme”, confie Sarrio. Canal+ l’a préacheté et les visuels mentionnent également Ciné+, OCS et le distributeur ESC Films. Une avant-première belge et une éventuelle tournée sont envisagées.

Le casting est principalement français. Marysole Fertard incarne Elisa, aux côtés de Romain Doduik, Mariama Gueye, Jean-Stan Du Pac, Grégory Fitoussi et Haytham Ben Brahim. Les Belges Éric Godon et Evelyne Ariza complètent la distribution. Les répétitions ont soudé ce groupe hétérogène et permis aux acteurs d’intégrer leur personnage. Dans un calendrier aussi comprimé, cette préparation fait gagner un temps précieux.

Six cents étudiants et une green manager

Le partenariat avec l’ULiège ne s’est pas limité à la location de décors. Pour peupler un amphithéâtre, l’Université a lancé un appel auprès de ses étudiants. Près de 600 candidatures sont arrivées. La production a ensuite tenu compte du code postal des volontaires pour privilégier ceux qui habitaient le plus près du campus et limiter leurs déplacements.

Le site a surtout permis à Philippe Delhaes de pousser la démarche écoresponsable. Le Green Office de l’Université se trouve derrière le bâtiment B7. La green manager engagée par la production venait de terminer ses études de cinéma à Liège et possédait déjà une solide expérience des pratiques environnementales.

Au quotidien, des véhicules électriques assurent les navettes. Aucun groupe électrogène n’est nécessaire : l’équipe utilise l’électricité de l’Université. Le restaurant privilégie autant que possible les circuits courts et les légumes de saison. “On ne sera pas parfait, parce qu’il reste énormément de choses à faire évoluer”, reconnaît Delhaes. “Mais ici, tout nous disait qu’il fallait le faire.”

Paradoxalement, la cantine universitaire ne permet pas de comptabiliser tous les points environnementaux espérés, car elle n’est pas reconnue comme une cantine de cinéma. La production a pourtant maintenu ce choix de proximité. Un making-of racontera aussi cette expérience afin de montrer qu’un tournage écoresponsable reste possible dans un lieu public.

Treize ans pour une nuit

Pour David Sarrio, cette aventure clôt une attente autrement plus longue. Le cinéaste a travaillé en usine, connu le chômage, réalisé des courts métrages en autoproduction et exercé comme cameraman, notamment pour France 24. “J’ai un peu tout fait”, résume-t-il. Son rêve n’était pas de devenir le nouveau Ridley Scott ou Steven Spielberg, mais de fabriquer des séries B : de petits films portés par une volonté de plaire et un désir d’efficacité.

C'est la scénariste Marie Eynard qui lui a fait lire dès 2013 un projet alors intitulé Le Chat de Schrödinger. Nommée au César de la meilleure adaptation pour La Promesse de l’aube, elle a aussi travaillé sur Le Dernier Diamant et OVNI(s). Elle cosigne ici le scénario avec Emmanuel Leduc. En 2020, Sarrio remet le projet à Éric Gendarme et Thomas Lubeau. Six années de développement et de réécriture suivent.

“Quand on vient de nulle part, ce n’est même plus de la patience : il faut avoir le virus”, affirme-t-il. Voir le projet prendre forme en Belgique lui paraît naturel : Sarrio a vécu un an à Mouscron durant son enfance et compte plusieurs Belges dans sa famille. “Ce sont des cousins, des frères. J’arrive ici et je ne vois pas de différence.”

Belgian Wave prend le large

Pour Philippe Delhaes aussi, Quantic représente davantage qu’un film. Habitué à produire de grands événements pour des entreprises, puis passé pendant trois ans par le championnat de Formule 1, le Liégeois est entré dans le cinéma presque par hasard en accompagnant Stéphane Hénocque sur Nous quatre. D’abord autofinancé, puis soutenu par un financement participatif, ce road movie belge tourné avec très peu de moyens s’apprête à fêter ses dix ans de sortie. Après le Covid naît Belgian Wave Productions, ou B.Wave.

Présent lors de notre visite, Stéphane Hénocque travaille aujourd’hui dans les coulisses de la production. Philippe Delhaes invite l’équipe à nous montrer le teaser qu’il a réalisé. La menace invisible, les couloirs universitaires et les effets visuels esquissent déjà un film sensiblement plus ample que son budget.

Delhaes a désormais décidé de se consacrer au cinéma. Quantic lui permet de trouver les décors, de réunir les techniciens et d’accompagner concrètement le plateau, au lieu de rester un simple partenaire financier. “Je ne serai jamais un producteur qui reste dans son bureau sans être partie prenante”, assure-t-il.

La méthode reste liégeoise, jusque dans les barbecues et les bières destinés à adoucir les horaires difficiles. Belgian Wave développe déjà d’autres projets. Delhaes sait que sa société devra se battre pour trouver sa place, mais compte sur son expérience du monde de l’entreprise pour attirer de nouveaux investisseurs vers le Tax Shelter. “Avant de courir, il faut d’abord marcher.”

Dans les laboratoires du Sart-Tilman, Quantic aura précisément constitué ce premier pas. Lorsque nous quittons le plateau, l’équipe doit encore contenir sa créature. David Sarrio mesure déjà le chemin parcouru depuis Le Chat de Schrödinger. Après treize ans d’attente, quinze jours de tournage et une nuit de cinéma à fabriquer, il lâche une phrase qui résume toute l’aventure : “Si je n’en fais qu’un, j’aurai fait celui-là!”