Sur le tournage du film Le Vieux Marché

Le Jeu de Balle fait son cinéma

Pour leur troisième long métrage, Lenny et Harpo Guit retrouvent Bruxelles, où ces deux frères français se sont installés. Révélés jusqu’à Sundance avec leur premier film en 2020, Fils de plouc, ils plantent cette fois leur caméra au cœur du célèbre marché aux puces des Marolles. Ils y suivent un marchand obsédé par l’idée de serrer la main du Roi. Autour d’eux, le Jeu de Balle reste ouvert et la fiction se mêle à la vie du quartier.

Un vieux réveil, des assiettes, quelques vinyles, des vêtements, des tableaux dont personne ne semble plus vouloir... Tous les matins, la place du Jeu de Balle se couvre d’objets qui attendent une seconde vie. Le marché aux puces s’y est installé en 1873 et ne prend jamais congé. C’est aussi ici que Tintin achète la maquette de la Licorne dans Le Secret de la Licorne.

Midi approche et, en ce dernier lundi de septembre, il faut presque chercher le tournage. Les brocanteurs continuent à vendre, les clients à fouiller les caisses et les touristes à traverser la place. C’est à La Clé d’Or, l’un des cafés qui la bordent, que la caméra des frères Guit s’est glissée. À l’intérieur, l’équipe tourne. Dehors, le Jeu de Balle poursuit sa journée comme si de rien n’était.

Des habitués devenus personnages

Les deux frères connaissent bien les lieux. Venus de Paris pour étudier en Belgique, Lenny à l’Institut des arts de diffusion (IAD) et Harpo au Conservatoire royal de Bruxelles, ils ont habité les Marolles. À force de fréquenter le Jeu de Balle, ils écoutent les histoires de ses marchands et de ses habitants. "À un moment, on s’est dit que ce serait un trop bon lieu pour faire un film."

La matière aurait pu nourrir un documentaire. Les Guit choisissent la fiction et concentrent leur récit autour de Prosper, marchand depuis vingt-cinq ans, comme son père avant lui.

À l’occasion du 150e anniversaire du marché, Prosper rêve d’être choisi pour serrer la main du Roi. Une obsession qui lui fait peu à peu négliger sa santé et ses proches. Toute l’histoire se déroule au cours d’une seule journée. "On voulait raconter la trajectoire tragique d’un personnage à qui il n’arrive que des malheurs pendant toute une journée, mais qui reste drôle."

Prosper est incarné par Solal Bouloudnine, comédien français venu du théâtre, également vu au cinéma aux côtés d’Agnès Jaoui dans Le Dernier des Juifs et, cette année, dans Shana, présenté à Cannes. La comédienne belge Véronique Dumont, active au théâtre comme au cinéma et passée par Thomas est amoureux, Panique au village, Lola Pater ou plus récemment Kika, joue Nicole, une acheteuse habituée du marché.

Maximilien Delmelle, l’un des principaux interprètes de Fils de plouc, incarne le responsable des placiers, ceux qui veillent notamment aux emplacements des marchands. Le comédien vient aussi de tourner Please, de Victor Ruprich-Robert, dont Cinergie visitait le plateau cet été. Plusieurs techniciens ont d'ailleurs enchaîné les deux films, comme la directrice de production Hortense Midia.

Et puis il y a ceux qui connaissent le Jeu de Balle autrement. Imad Magouh, déjà présent dans Aimer perdre, y est réellement marchand. Il en interprète un dans le film. "On a essayé de créer un mélange de notre monde, nos amis avec qui on fait des films, et le monde du Jeu de Balle", expliquent les réalisateurs.

Se glisser dans la vie du marché

Ce mélange se prépare depuis près de deux ans. Les Guit ont écrit sur la place et dans les cafés alentour, rencontré les marchands et les habitants, écouté leurs histoires et observé le fonctionnement quotidien du marché. Avant le tournage, la production a même loué ponctuellement un emplacement pour présenter le projet et répondre aux questions. La Ville et les responsables du marché ont également été associés à la préparation.

"On a fait vraiment un gros travail d’immersion et d’intégration", explique David Borgeaud, producteur suisse installé en Belgique et fondateur de Roue Libre Production, qui accompagne les frères depuis Fils de plouc.

Ce lundi, le marché fonctionne normalement autour de l’équipe. Le dispositif reste mobile, avec relativement peu de matériel et une équipe réduite. Le Vieux Marché n’est pas tourné sous le régime officiel des conditions légères, ce dispositif public destiné aux films conçus avec des moyens resserrés. Les Guit restent cependant attachés à une économie de moyens et à la liberté qu’elle leur laisse.

Le scénario est très écrit, puis retravaillé en répétition. Sur le plateau, les deux frères peuvent encore modifier une scène le matin même avec leurs comédiens. "On n’est pas du tout en train de protéger le film de la vie qui l’entoure, observe Borgeaud. On est plutôt en train d’essayer d’intégrer le film dans la vie réelle."

Trois minutes par jour

Cette façon de travailler n’empêche pas Le Vieux Marché de disposer de moyens plus conséquents. Son budget avoisine 1,4 million d’euros. Après une aide à l’écriture, le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles lui a accordé une aide à la production. Screen.brussels, la RTBF, Proximus et Be TV participent également au financement, tout comme le Tax Shelter, le mécanisme fiscal qui encourage l’investissement des entreprises dans l’audiovisuel. Une coproduction française complète ce montage.

Pour Fils de plouc, premier long des Guit mais aussi de Roue Libre, seize jours de tournage imposaient un rythme de cinq à six minutes utiles quotidiennement. Sept ans plus tard, Borgeaud l’estime plutôt à trois minutes. Le Vieux Marché dispose de cinq semaines : vingt-trois jours auxquels s’ajoutent deux journées en équipe réduite.

Treize se déroulent en extérieur au Jeu de Balle. Les intérieurs restent pour la plupart dans les environs : cafés, appartements donnant sur la place, maison de retraite de la rue des Capucins... Trois jours seulement doivent éloigner l’équipe des Marolles. Une scène dans l’église des Riches-Claires a en revanche réuni quelque 150 figurants. Pour Borgeaud, c’est "clairement le film le plus lourd et gros que Roue Libre ait porté".

Et alors que nous discutons avec le producteur, Michiel Blanchart débarque à vélo. Mais que vient faire ici le réalisateur de La Nuit se traîne, aujourd’hui choisi pour mettre en scène le prochain Destination finale ? Borgeaud nous donne la réponse : il tient un petit rôle dans Le Vieux Marché.

Derrière la caméra, on retrouve justement Sylvestre Vannoorenberghe, directeur de la photographie de La Nuit se traîne, qui avait déjà travaillé avec les Guit sur Fils de plouc. Le monde est petit.

À deux, depuis Bruxelles

Lenny et Harpo continuent à tout décider ensemble. Comment trancher lorsqu’ils ne sont pas d’accord ? "On discute jusqu’à ce qu’on soit d’accord." Et si personne ne cède ? "On tire à pile ou face."

Installés à Bruxelles, les deux Français reconnaissent qu’ils n’auraient sans doute pas réalisé les mêmes films en restant dans leur pays. "On aime bien s’imprégner des endroits, des gens, des lieux dans lesquels on est."

Pour Le Vieux Marché, ils se sont plongés dans les archives de la Sonuma, qui conserve et valorise notamment le patrimoine audiovisuel de la RTBF. Ils ont revu d’anciens épisodes de Strip-Tease et recherché ce que le cinéma avait déjà raconté du Jeu de Balle. Ils citent ainsi Les Tortues de David Lambert, dont l’un des personnages est marchand sur la place, mais aussi Rue Haute, réalisé par André Ernotte avec Annie Cordy et profondément lié aux Marolles.

Leurs références vont également des comédies américaines et britanniques à Claude Lelouch, Dino Risi ou Ettore Scola. Mais leur ambition pour ce troisième long se formule beaucoup plus simplement : "On aimerait bien que le film soit juste une grande pub pour le Vieux Marché et qu’il y ait plein de gens qui viennent au Vieux Marché après l’avoir vu."

Roue Libre prend de l’ampleur

La société de David Borgeaud traverse elle aussi une période chargée. La Bucolie, premier long métrage de Wided Ouassale et Tom Boccara produit, lui, en conditions légères, vient de décrocher au Brussels International Film Festival (BRIFF) le Prix du public et les deux Prix d’interprétation de la compétition nationale.

Roue Libre développe parallèlement les premiers longs de Valentine Lapierre et Camille Leleux, ainsi que Souvenirs de Barcelone, un court de Christophe Prédari coproduit avec la France et la Flandre. La société cofinance aussi Les Cimes, premier long de la réalisatrice suisse Pauline Deutsch, dont le tournage vient tout juste de débuter en Suisse avec le comédien belge Yoann Zimmer (bientôt dans la série Haemers) dans le rôle principal.

À Bruxelles, trois semaines sont déjà dans la boîte et deux restent à tourner. Le montage a commencé avec Agathe Hervieu, monteuse notamment du documentaire primé Vacancy, et Lenny et Harpo y participent eux-mêmes beaucoup. Cette étape doit se poursuivre jusqu’au début mars, avant une finalisation espérée en mai 2027.

Et quand les caméras quitteront les Marolles, le marché poursuivra son activité. Pendant cinq semaines, le septième art aura partagé la place avec ceux qui la font vivre. "La vie se déroule autour de nous, et on a envie de lui faire de la place", résume David Borgeaud.