Couverture de l'article Survivre de Delphine Noels

Survivre de Delphine Noels

Il y a des films qui traversent, transpercent, qui transcendent.

Il y a des films qui parlent de la petite histoire. Mais aussi de la grande.

Il y a des films qui parlent de la vie et de la mort.

Il y a des films comme des pulsions qui réaniment, comme des actes de résistance, comme des éclats de soleil.

Il y a Survivre de Delphine Noels.

On le sait, Delphine Noels a quitté le sol pour rejoindre le ciel en avril dernier. Alors qu'elle apprend que ses jours sont comptés, que le mal matraque ses tripes, la réalisatrice veut laisser quelque chose à ses deux filles, un dernier film talisman pour survivre dans un monde en perdition. Pour léguer la force qu'il lui reste, elle qui en a fait preuve tout au long de sa vie d'ailleurs, Delphine leur raconte sa rencontre avec Ahmed Almoghrabi, chef du département de chirurgie de l'hôpital Nasser à Gaza pendant l'offensive israélienne.

Survivre sera projeté au Cinemamed le 2 décembre 2026.

Le film est très dur. Et aussi très beau. Il pose la question de ce qu'on laisse, de comment on le laisse. Alors qu'Ahmed est tiraillé, entre soigner les patients qui s'entassent dans les couloirs de son hôpital et sauver sa peau, alors qu'il doit choisir qui soigner entre la gamine éventrée et les autres – les images sont rudes – Delphine va mourir. Il ne s'agit plus de fermer les yeux, non. Il s'agit, pour la réalisatrice, de dire le génocide, de montrer l'indicible. Elle avait d'ailleurs créé avec Ahmed The Wings of Healing, une association qui soutient les Gazaouis, en particulier les enfants avec la création d'écoles. Et il ne s'agit pas non plus de cacher sa maladie. Elle se filme dans sa chambre d'hôpital sans faux semblant. L'honnêteté est la clé.

Le film est une trace d'un passage sur terre. On vit, on meurt, c'est comme ça. Et, à travers, il y a l'instinct de survie, l'instinct d'une mère qui protège ses gamines, l'instinct d'une artiste qui, depuis toujours, a un crayon dans sa main pour imaginer, pour créer des images qui sont capables de transformer notre réalité, l'instinct d'une enseignante qui pousse ses étudiant.es à dévoiler leur être, l'instinct d'une guerrière qui luttera contre les injustices et qui les mettra en lumière. Et ces images, de toutes les natures, vidéos de scènes familiales prises avec son téléphone, vidéos de scènes de bombardement là-bas à Gaza, vidéos d'appels téléphoniques avec Ahmed, des dessins (ceux de Delphine d'une puissance inouïe) qui ponctuent le film, images noires, images du ciel, de la mer, du soleil, toutes ces images sont unies par la voix de Delphine qui raconte son histoire, mais aussi la nôtre, notre histoire de survie collective.

Le film apparaît comme "une transfusion d'avenir", comme pour avancer demain avec hier en poche, comme pour ne pas oublier. Survivre, c'est "continuer d'exister ou de rester en vie après un événement, une personne ou une situation critique" mais c'est aussi "être une survivance du passé". Le cinéma a ce pouvoir, celui de garder vivant, le temps d'un film. Les films qui montrent ce qui se passe à Gaza sont de plus en plus nombreux. Et, c'est tant mieux. Sepideh Farsi avait montré sa relation virtuelle avec la jeune photographe gazaouie Fatima Hassouna dans Put your soul on your hand and walk en 2025. Comme Survivre, le film était dur, mais ici, le parallèle avec la maladie de la réalisatrice qui est arrivée sans crier gare montre à quel point tout cela ne tient qu'à un fil et que l'impossible n'est pas là où on l'attend. Ce film, produit par Frakas et présenté au prochain Cinemamed, le Festival du cinéma méditerranéen de Bruxelles, montre la finesse d'une grande cinéaste.