Cinergie: Comment c'est fait votre rencontre?
Anne Schiffmann: On s’est rencontrées sur les bancs de l’université. On a fait nos chemins professionnels différents, on est toujours restées amies, on se voyait régulièrement, mais on n’avait jamais rien réalisé ensemble. Et, il y a plus ou moins deux ans, en entendant de plus en plus de filles qui se mettaient au foot, j’ai eu envie d’aborder le thème du football féminin. Peu de temps après, Tatiana me propose de réaliser un documentaire sur le même thème avec elle.
Tatiana de Perlinghi: Je suis allée chez une ex-tante de 72 ans, qui est restée une amie, qui m’annonce qu’elle s’était mise au foot. Elle fait partie d’une équipe de femmes, dont la moyenne d’âge est de 63 ans, en Dordogne. Je me dis qu’il faut faire un film là-dessus et je me souviens de l’envie d’Anne de travailler sur ce thème donc je la contacte pour qu’on le fasse ensemble.
C.: Comment s’est passée la rencontre avec cette équipe de foot?
A. S.: La créatrice de cette équipe, qui s’appelle Les Reines du foot, Karine, c’est une Belge retraitée en Dordogne. Avec elle, on avait notre ancrage belge dans le film. On l’a contactée et rencontrée à Bruxelles. On est tombées sous le charme de son enthousiasme débordant, hyper communicatif. On lui a dit qu’on voulait faire un film sur son équipe. On est parties en repérage quelques mois plus tard, en mars, et on a rencontré cette équipe, encore naissante, d’une quinzaine de femmes.
C.: Quelle est votre démarche avec ce film?
T. P.: On s’est posé beaucoup de questions. Ces femmes ont 63 ans de moyenne et nous, on approchait de la soixantaine avec tout ce que cela implique comme changements au niveau santé, corps, sport, etc. Donc, l’idée de jouer au foot à 60 ans nous a interpellées. Puis, ce qui nous a frappées, c’est le côté libératoire, le côté féministe, sans être des féministes, mais elles défendent quelque chose, à la limite sans le savoir. Elles viennent d’une région plus rurale, elles incarnent la femme “classique”, la maman, la femme qui s’occupe de son ménage. Et, là, elles se retrouvent à un âge où elles sont un peu désœuvrées et elles ont l’occasion de faire quelque chose pour elles-mêmes. C’est fantastique de les voir faire ça.
A. S.: Ce qui est impressionnant, c’est que même si elles ont 63 ans de moyenne, on dirait des gamines de 14-15 ans. C’est jubilatoire de les voir en bande. Et, on voulait faire transparaître ça dans le film. J’adore l’idée qu’elles sont là où on ne les attend pas. Qui imagine des dames de cet âge dire qu’elles ne sont pas disponibles parce qu’elles ont foot.
C.: Avaient-elles déjà joué au foot plus jeune?
A. S.: La plupart, non. Karine a eu cette idée parce qu’elle avait joué au foot entre ses 14 et 30 ans. La plupart n’avaient même jamais pratiqué aucun sport particulier.
T. P.: Il ne faut pas avoir peur, quand on n’a jamais fait de sport, quand on est vraiment une “mamie”, de se mettre au foot avec tellement de naturel. C’est effectivement jubilatoire et aussi osé et culotté. Cet aspect nous a beaucoup plu donc on a eu envie d’accentuer ce côté un peu revendicatif. En effet, Karine dit que c’est difficile de trouver un terrain de foot ou un club de foot où on les accepte parce que, de un, ce sont des femmes et, de deux, elles ont l’âge qu’elles ont. Mais elles s’en moquent, elles y vont quand même. On a eu envie de montrer cet aspect un peu politique. Malgré elles, elles posent un acte qui dit que le foot, ce n’est pas que pour les hommes, pour les jeunes, pour les pros. On veut partager cela parce que ça donne envie, ça donne des idées. Il n’y a plus de limites, tout est possible.
A. S.: Ce qui est incroyable, c’est l’admiration qu’elles suscitent chez les jeunes filles qui peuvent se projeter. Elles se disent que si ces femmes y arrivent, pourquoi pas elles. Effectivement, sans le dire, sans le verbaliser, il y a quelque chose de l’ordre du combat, de la volonté de changer le regard qu’on peut avoir sur les femmes de cet âge-là. En général, les femmes, après 60 ans, sont un peu invisibilisées. Et là, elles assument fièrement leur place et elles suscitent aussi la curiosité.
C.: Qu’est-ce qui a poussé ces femmes à faire du foot et pas un autre sport?
T. P.: Karine, qui avait fait du foot étant jeune, arrivait à l’aube de la soixantaine et était un peu en dépression après le départ des enfants, la retraite qui arrive, elle se sentait un peu désœuvrée et elle s’est mise à lire des choses sur le “bien vieillir” et elle a lu un livre qui parlait de femmes, en Afrique du Sud, qui s’étaient mises au foot. C’était vraiment une activité qui permettait à ces femmes, en mauvaise santé, pauvres, reléguées socialement, de s’épanouir et d’aller mieux. Elle s’est dit si elles le font en Afrique du Sud pourquoi pas elle. Donc, par chance, dans le village de Trémolat, il existe un café-village où il y a des activités culturelles, des gens qui se réunissent pour faire du tricot, des balades, etc. Elle est allée trouver les femmes qu’elle fréquentait pour leur proposer de monter une équipe de foot. Elles ont d’abord beaucoup rigolé. Karine leur a proposé de porter des tenues de foot pour faire une photo et faire de la pub pour que d’autres femmes les rejoignent. Ensuite, elle leur a dit qu’elles allaient jouer. Elles se sont senties un peu prises au piège, mais elles ont essayé, se sont amusées comme des folles et Karine leur a proposé de revenir la semaine d’après et elles ont dit oui. C’est un vrai plaisir de courir derrière un ballon, on redevient enfant. Ce n’est pas très important que ce soit du foot. Cela aurait pu être du volley, du basket, ce qui compte c’est que c’est un sport d’équipe, que c’est un jeu, qu’on court derrière une balle et on le fait en bande. Pour elles, c’est vraiment un grand plaisir, c’est redevenir ados, rigoler. Quand on devient adulte, on devient sérieux, on endosse son costume de travail, puis on devient grand-père ou grand-mère. Et on ne s’autorise plus et là, elles s’autorisent à avoir des copines, à rigoler. C’est ça que le foot leur fait. C’est vrai qu’il y a le foot spectacle, le foot pognon, ce qu’on voit à la télé et qui n’est pas toujours très reluisant, mais le foot, c’est un sport hyper populaire, qui rend plein de gens heureux, c’est un sport qui peut se pratiquer totalement en dehors des circuits compétitifs. Et, à tout âge, si on le permet à celles et ceux qui veulent, si on ne les ridiculise pas.
A. S.: À côté de ce plaisir de la bande, il y a aussi, comme Karine le soulignait, l’aspect très inclusif. C’est presque un outil social. Elle a rencontré cette association en Belgique qui fait du foot un outil social pour rassembler des gens qui sont soit dans la précarité, soit dans des problèmes d’isolement. Parmi ces femmes en Dordogne, beaucoup disaient se sentir isolées, donc ça les rassemble. Ce qui motive aussi Karine et ces femmes, ce sont les rencontres. À travers leurs déplacements en France, en Belgique, en Afrique du Sud, certaines n’avaient jamais rencontré autant de femmes de leur vie. À côté de cet aspect rencontre, rassembleur, collectif, il y a aussi le plaisir de jouer, de s’améliorer, de gagner des matchs. Certaines sont un peu plus compétitives que d’autres, ce n’est pas la motivation première, mais elles se prennent au jeu. On a vu qu’elles avaient progressé en un an, depuis les premiers repérages jusqu’au tournage.
C.: Et la condition physique et l’entraînement ne leur ont pas fait peur?
T. P.: Au début, certaines avaient peur, mais elles ont été attentives à ça, elles ont une coach qui est une femme de leur âge, qui a joué en équipe nationale et qui a même été la coach d’hommes et qui sait tout à fait de quoi elle parle. Elles ont fait attention pour ne pas se faire mal, pour progresser et elles ont fait énormément de progrès. Ce qui est chouette, c’est de voir qu’elles se sont réapproprié leur corps, car, avant de commencer le foot, Karine était un peu dans la désolation de se voir vieillir. Alors, forcément, quand on recommence un sport comme le foot, on se muscle, on se tonifie. Il y a aussi la maîtrise du geste et ça, c’est jouissif parce que l’on comprend comment shooter, comment dribbler.
A. S.: Elles parlent aussi d’acceptation du corps, elles en parlent et je trouve génial de les voir. Elles sont en short, en tenues de sport et il n’y a aucun problème, elles sont super à l’aise. Il y a quelque chose de libératoire aussi dans le fait de ne pas cacher ce corps qui vieillit. Ce sont toutes les choses qu’elles ne verbalisent pas nécessairement, mais l’acte est tellement fort. Quand on a été en Afrique du Sud et qu’on a vu ces centaines de joueuses de foot, en tenue, il y avait même une Américaine de 82 ans, c’était absolument extraordinaire.
C.: Il y a assez de femmes footballeuses séniores au point d’organiser une Rencontre internationale en Afrique du Sud?
T. P.: Mama Beka, la femme sud-africaine qui a lancé ce mouvement et dont Karine avait entendu parler organise ce tournoi à Tzaneen, dans la région de Johannesburg. Elle a déjà créé huit équipes autour de sa ville et il y en a beaucoup ailleurs en Afrique du Sud. D’autres femmes du Togo, du Kenya, de Zambie, des femmes d’une série de pays africains, deux équipes américaines et deux équipes françaises. En fait, c’est chez nous que nous sommes très en retard. Aux États-Unis, le foot est un sport féminin. Les hommes jouent au foot américain et les femmes jouent au foot tel que nous le connaissons. Donc, il y a beaucoup de femmes plus âgées qui ont commencé le foot jeunes et qui n’arrêtent pas en cours de route.
Il y a aussi beaucoup de Japonaises qui jouent. Pendant le tournage, une Japonaise, qui est tombée sur une émission française sur les Reines du foot, les a contactées en leur disant que dans la région de Tokyo, beaucoup de femmes de plus de 50 ans jouaient au foot et elle proposait une rencontre et l’organisation d’un tournoi. Elle est venue cet été-là les voir en Dordogne et on l’a rencontrée. En septembre de cette année, il y aura, en Dordogne, un nouveau tournoi international organisé par Karine et les Reines où viendront des Africaines, des Américaines et des Japonaises.
A. S.: Avant ce film, on n’aurait jamais imaginé de voir des femmes de 50-60 qui jouaient au foot. Petit à petit, on se rend compte que dans plusieurs parties du monde, c’est plutôt fréquent.
C.: Comment avez-vous choisi la musique du film?
T. P.: Cela s’est fait un peu par hasard. On cherchait une musique qui collait à notre film et on a découvert la musique de Lubiana, une Belge d’origine camerounaise que notre productrice Martine Barbé a contactée. Et sa musique et ses paroles collent tout à fait au film. C’est quelqu’un qui parle des femmes d’Afrique, mais aussi des femmes en général. C’est aussi une des seules femmes au monde à jouer de la Kora donc elle aussi prend sa place. En tant que femme belge, presque blanche, elle prend aussi la place d’hommes africains en jouant cet instrument. C’est donc une musique qui fait vraiment corps avec le film.
C.: Comment s’est passé le tournage?
T. P.: On avait une équipe pour le tournage qui a été plutôt difficile. On a dû voyager pas mal, aller en Afrique du Sud, en Dordogne avec un budget très serré donc on est partis chaque fois peu de temps. Il se passait beaucoup de choses pendant ce laps de temps court donc il fallait être rapide. Filmer du foot, c’est vraiment très difficile, un terrain, c’est immense donc il faut choisir son côté, choisir de filmer l’équipe, le banc ou le public. On n’avait qu’une seule caméra, ce qui est peu fréquent. D’habitude, il y a plein de caméras quand on filme du foot. Le parti pris était de partir avec une équipe de foot féminine donc on a choisi aussi des femmes dans notre équipe de tournage: Valentina Summa à l’image, Marie Paulus au son, Sabine Ubaud au montage.
C. : Malgré les difficultés liées au tournage et à la production, votre film permet d’accéder à ces femmes, de rencontrer les individus qu’elles sont.
A. S.: Ce qui nous semblait évident c’est que c’était à la fois un film de bande, mais celle qui allait emmener le récit, c’était Karine. On savait que ce serait le personnage principal qu’on voulait creuser un peu plus. Et deux-trois personnages se sont révélés de manière évidente pendant les repérages comme étant les piliers de cette équipe de foot. Ce qui est intéressant, c’est que ce sont des parcours différents.
T. P.: Et des façons d’envisager l’aventure différemment. Il y a Karine, la coach de l’équipe qui est une footeuse depuis toujours, le foot, c’est sa vie. On a l’impression qu’on la tue si on l’empêche d’être sur un terrain. Et il y a Claudia, une femme de 58 ans, qui s’est empêchée de faire des tas de choses et qui a vraiment envie de fleurir sur un terrain avec ses copines. Il y a aussi Joëlle qui est plutôt une bourgeoise intellectuelle, qui a eu une vie un peu plus épanouie, et qui prend ça avec le sourire, un peu en blaguant, mais qui se prend au jeu. On a des points de vue très divers déjà à travers ces trois femmes.