Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2005
 

Le Songe (ex-A Summer Daydream)

« L’idée de créer me fascine, créer est divin, reproduire n’est qu’humain ». Man Ray.


Le monde de la création artistique passionne Philippe Reypens. Après L’Or des Anges, un documentaire de création sur de jeunes garçons tenant le registre du dessus (soprano) dans les maîtrises ou chorales polyphoniques, il a réalisé, Un peu de fièvre, court métrage qui racontait la transition qui s’opère chez les jeunes garçons lorsque leur voix se brise à l’adolescence. L’instrument de musique devenant, pour certains d’entre eux, un palliatif à leur passion musicale.
C’est toujours de création, mais cette fois de création d’images que nous parle Philippe Reypens. Dans A Summer Daydream (titres précédents, Sally, La Visite), court métrage qu’il a tourné cet été, il s’est inspiré des oeuvres photographiques de Sally Mann, photographe américaine née en 1951, qui a structuré son oeuvre photographique en partant de sa famille. Le réalisateur a imaginé Sally (Catherine Aymerie), coincée entre un père aveugle (Gaston Bertin) et une fille (Violette Gochel) qui risque de la quitter sous peu. Sally traverse un moment creux dans son travail créatif, une panne d’inspiration mais l’arrivée de Vadim (Vadim de Waart-Hottart)  va lui permettre de rebondir. Ce jeune garçon attiré par sa fille va, par l’étrangeté de son comportement piquer sa curiosité et ainsi agir comme un révélateur.

Ayant eu l’occasion de visionner un premier montage non définitif nous avons constaté que le film baigne dans une lumière vivante et des couleurs chaudes (de la couleur et non du faux noir & blanc) et un tempo contemplatif qui nous éloigne de l’effet-clip où l’on confond souvent rythme et vitesse. Par ailleurs, la musique d’Arvo Pärt et de Jean-Sébastien Bach (l’aria des Variations Goldberg) donne un rythme singulier au film. L’occasion pour Philippe Reypens d’évoquer entre nous un très beau et très long panoramique aller-retour (10’) dans Nosthalghia de Tarkovski. On y voit Gortchakov (Erland Josephson), une bougie à la main, traverser un bassin, le tout filmé en un seul plan. Le plan possède un tempo propre, et ce n’est pas en le fragmentant qu’on obtient nécessairement l’adhésion du spectateur. 

« Le montage est réalisé par Jean Thomé quelqu’un de très cinéphile », nous confie Philippe Reypens. « Il essaie plein de choses et n’aime pas avoir un réalisateur assis à coté de lui en permanence. C’est une expérience de montage intéressante parce que parfois, il a une autre lecture du film voyant des choses que je ne voyais pas ou ne voyais plus. Le montage consiste souvent à trahir le tournage comme celui-ci trahit le texte.
Il ne s’agissait pas d’imiter l’oeuvre d’une femme photographe, mais de parler de la source de son inspiration : un environnement chatoyant coloré. Avec ce petit clin d’oeil de ce qui constitue la base de l’art japonais (« une beauté teintée de tristesse ») le contraste entre le noir et blanc et la couleur.

Sally centre son oeuvre sur sa famille : son père malade et sa fille qui entre dans l’adolescence. Deux êtres qu’elle risque de perdre et qui sont aussi la source de son inspiration. La journée ne commence pas très bien. On sent effectivement qu’elle est un peu en perte. Son père est à nouveau tombé. Sa fille n’est pas là. Elle reçoit un coup de fil de son mari qui est aussi son agent, et lui parle d’une exposition qui ne se passe pas très bien. Ensuite, arrive ce personnage énigmatique qui est un peu l’incarnation d’un ange mais aussi de sa voix intérieure, c’est-à-dire qu’il va lui poser les bonnes questions. Ce sont des questions qu’elle se pose elle-même mais c’est un moyen, pour nous spectateurs, de comprendre l’intériorité de cette femme. Le fait que le visiteur étranger parle à la fois anglais et français lui donne les traits d’un garçon venu d’ailleurs, d’étranger qui arrive dans une famille. 

Dans le final, avec la photo, il y a une harmonie retrouvée. Le vieux père avec son instrument de musique : le piano, la fille avec la danse et Sally avec le cadre photographique.
Je voulais reprendre cette idée de cadre à la fin du film, en plan séquence avec une chambre technique et avec cette rotation qui crée une ellipse entre l’été et l’hiver. La caméra se renverse complètement et se positionne devant le dépoli de la chambre technique qui inverse l’image.
A Summer Daydream est un film sur le temps, sur la couleur, sur l’inspiration et sa perte.
Réflexion faite, on va commencer différemment, on va ouvrir le film par une succession de photos en noir et blanc de Sally pour mieux montrer son travail ainsi que la progression du noir et blanc vers la couleur ce qui renforcera la thématique ».
Le film est une co-production entre la France (Nord-Pas de Calais) et la Belgique et entre King’s group, Hainaut-Cinéma et les subsides européens d’Interreg III. Cela fait deux ans que je pense à ce film, je ne trouvais pas de financement. Le film a pu se faire grâce à l’aide de Hainaut-Cinema. J’ai pris le risque d’utiliser la somme obtenue dans le tournage afin de pouvoir réussir le pari du film.
Le film a été tourné entre Rance et Chimay (1), dans un endroit particulièrement calme et qui possède une lumière intéressante en été. Comme le temps a été variable, pendant la semaine du tournage, Remon Fromont a compensé le manque de lumière à l’aide de ses projecteurs HMI. 
»
Un film non achevé au moment où nous écrivons ces lignes, mais dans lequel nous percevons déjà, en arrière fond, une texture proustienne : « (...) le temps qui d’habitude n’est pas visible, pour le devenir cherche des corps, et partout où il les rencontre s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique ». (2)

(1) Un des sites proposé par le BATCH (Bureau d'Accueil de Tournage en Hainaut) qu’anime Marc Bossaerts avec le soutient d’André Ceuterick.

(2) Le Temps retrouvé, Vol III de la première édition de A La recherche du temps perdu (La Pléiade).

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