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Le jeune Ahmed, des frères Dardenne

Publié le 21/05/2019 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

Tu ne tueras point 

Dans leur précédent long-métrage, Luc et Jean-Pierre Dardenne affirmaient un peu plus un virage déjà amorcé avec Deux jours, une nuit. À l’écran, un individu venait percuter de plein fouet une communauté déchirée par des problématiques sociales et politiques, pris dans des suprastructures aliénantes. Si la question sociale était partout au cœur de ce cinéma depuis La Promesse jusqu'au Silence de Lorna, l’individu se débattait avec elle, seul jusqu’à ce qu’une rencontre fasse événement. Ça n’était plus le cas ici. Avec La Fille inconnue, leur cinéma allait encore un peu plus loin. Grâce au principe de contagion, ce personnage de médecin sortait les uns et les autres de leur silence par sa force et ses émotions. Avec leur dernier film, en compétition officielle au Festival de Cannes, ils reviennent à leurs fondamentaux pour traiter, avec beaucoup de finesse, d’un thème brûlant qui aurait pu leur échapper. Le jeune Ahmed est l’un de leurs films les plus épurés, et peut-être déjà, un classique.

Encore une fois, chez les Dardenne, un personnage sous leur caméra attentive, avance, tête baissée, vers son but, seul ou presque. Encore une fois, il s’agit de se frayer un chemin dans une réalité âpre et rugueuse. Jeune adolescent à lunettes, encore engoncé dans les formes de l’enfance, à l’imaginaire habité par le sacrifice des héros disparus pour le djihad, la réalité d’Ahmed est prosaïque et un peu triste. C’est celle des exercices de maths, des maisons de quartier délabrées et des aides aux devoirs ; celle d’une famille monoparentale où le père a disparu, où la mère est fatiguée et dépassée ; celle de la mosquée du coin et des copains. Mais Ahmed est grave, il est sérieux, il veut s’instruire en suivant le Coran. Et il veut remettre les choses à leur place : le foulard sur la tête de sa sœur, la bouteille loin de sa mère, ses copains dans le droit chemin…

Dès le début du film, il se débat avec son éducatrice à qu’il ne veut plus serrer la main. Sous l’influence de l’imam du coin, Ahmed est en train de « se radicaliser », comme on dit… Au grand désespoir des femmes qui l’entourent, sa mère, sa sœur… Et son éducatrice qui n’a pas dit son dernier mot. Pour faire barrage au prêcheur en question, elle se propose d’enseigner l’arabe aux jeunes gens qui viennent à la maison de quartier mais à travers des chansons. Très vite, son intention est démasquée, car apprendre l’arabe dans le Coran, ce n’est pas qu’apprendre une langue, il y va de la parole divine. Peuvent-ils s’instruire, sans pervertir cette parole, à travers les musiques arabes d’hier et d’aujourd’hui ? L’enjeu s’avère grand et le débat oppose : pour certains, c’est le début de la dépossession ; pour d’autres, c’est l’ouverture et la libération. Ahmed, lui, écoute une autre parole, celle de l’imam… Et tous les mots comptent.

Il ne faudrait pas en dire plus pour ne pas tout dévoiler du film. Car ici, l’intrigue ne tient qu’à un fil, comme souvent chez les Dardenne. Dévidée selon une logique parfaite, elle transforme le film en un geste net, concis, épuré. Et déroulée jusqu’à ses plus ultimes conséquences, en fait une véritable tragédie. Toutes les tentatives pour ramener Ahmed à la raison, tous les mots échouent. Et la rencontre qui fait épiphanie dans leurs autres films n’aura pas lieu ici. Ou trop tard. C’est qu’Ahmed suit son but, sa ligne, contourne les obstacles. Il a pris les mots aux pieds de la lettre. Et si l’apprentissage de la vie passe par la fluidité du langage, le mensonge, l’échange, l’adresse du désir, rien n’arrivera vraiment à le dévier de sa trajectoire. Le plus terrible dans Le jeune Ahmed, c’est que les conséquences de cette croyance absolue dans une parole se retourne contre celui qui s’y abandonne corps et âme. Au fond, le premier ravage du fondamentalisme, c’est cet usage prescriptif du langage qui sclérose les infimes variations du vivant. Le film nous dit que ceux qui lui obéissent sont les premières victimes. Si on le savait déjà, il est bon de le rappeler, surtout par les temps pourris qui courent.

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