Cinergie.be

Wisful filming de Sarah Vanagt

Publié le 16/01/2026 par Dimitra Bouras et Nabil El Yacoubi / Catégorie: Entrevue

Sarah Vanagt découvre à Londres une pratique qui semble assez générale, des lettres d’ouvriers du bâtiment retrouvées dans les murs, comme des bouteilles à la mer. De retour à Bruxelles, elle part à la rencontre des travailleurs des chantiers, caméra à la main. Il en résulte un film qui mêle leurs messages, souvent tendres et surprenants, à la vie quotidienne de la ville. Une plongée dans l’invisible, où chaque brique peut cacher un vœu, une histoire, un peu de poésie.

Cinergie : Pouvez-vous nous parler de l’origine de ce film ? D’où vous est venue cette idée ?

Sarah Vanagt : L’idée est née d’une pratique que j’ai découverte à Londres, lors de mes études. Dans un journal local gratuit, des propriétaires montraient, comme un trophée, des lettres qu’ils avaient retrouvées cachées derrière les briques lors de rénovations. Ce geste poétique, au milieu du travail manuel, m’a fascinée : écrire une lettre, la cacher sans savoir si quelqu’un la trouvera un jour. J’ai voulu explorer cette coutume à Bruxelles, où les chantiers rassemblent des ouvriers de nombreuses nationalités.

 

C. : Pourquoi avoir choisi Bruxelles comme cadre principal pour ce projet ?

S. V. : Je suis bruxelloise et Bruxelles est une ville en perpétuelle reconstruction, avec une grande diversité de travailleurs venus d’ailleurs. J’ai voulu savoir qui connaissait cette pratique, qui l’avait déjà vécue, et comment elle se transmettait, parfois à travers les récits familiaux.

 

C. : Comment avez-vous approché les ouvriers sur les chantiers ?

S. V. : Je me présentais avec une petite caméra, sans équipe, pour garder une approche légère et spontanée. Ma première question était toujours : « Connaissez-vous cette coutume de cacher des lettres ? ».
Beaucoup connaissaient, souvent par des histoires de grands-parents ou des découvertes personnelles, notamment au Maroc ou au Brésil, où il existe une tradition de cacher des messages dans des coffrets à n’ouvrir qu’après 80 ans.

 

C. : Comment les ouvriers ont-ils réagi à votre proposition de participer au film ?

S. V.  : Malgré le manque de temps sur les chantiers, beaucoup ont accepté de participer. Certains ont écrit des messages tendres, des conseils pour les générations futures, ce qui m’a surprise : j’imaginais plus de messages politiques ou liés aux difficultés du travail. Leur générosité et leur poésie m’ont profondément touchée.

 

C. : Pourquoi avoir choisi de tourner seule, avec une petite caméra ?

S. V. : Je voulais une approche individuelle, presque artisanale, pour capter des moments authentiques. Une grosse équipe aurait rendu le projet trop lourd et coûteux. Cette liberté m’a permis d’aller sur des chantiers sans savoir si j’allais filmer quelque chose, et de m’adapter aux rencontres imprévues.

 

Q : Pourquoi avoir choisi une caméra si petite, au détriment de la qualité d’image ?

S. V. : Ce choix reflétait l’esprit du film : une recherche personnelle, presque intime, loin des productions cinématographiques classiques. Certains spectateurs ont été surpris, mais cette liberté m’a permis de filmer là où une équipe n’aurait pas pu aller.

 

C. : Quels défis avez-vous rencontrés pendant le tournage ?

S. V. : Le son était difficile à capter dans le bruit des chantiers, et je ne savais jamais à l’avance où les ouvriers cacheraient leurs lettres. Parfois, je montais avec eux sur des échelles ou des plateformes, sans savoir ce que je filmais vraiment. C’était un tournage « sur le vif », avec ses maladresses et ses surprises.

 

C. : Votre film met en lumière la diversité des origines des ouvriers.

S. V. : Nos villes sont construites par des gens venus d’ailleurs, parfois installés depuis longtemps, parfois de passage. Je voulais montrer cette réalité, et voir comment leurs origines influençaient leurs messages. Certains y faisaient référence, d’autres pas, mais cette mosaïque de cultures est au cœur du film.

 

C. : Comment avez-vous intégré vos propres vœux dans le film ?

S. V. : J’ai utilisé des feuilles transparentes avec des textes que j’écrivais chaque matin en me promenant. Ces phrases, filmées avec ma petite caméra, ont servi de fil conducteur, comme une voix off improvisée. Elles sont venues enrichir le montage, en dialogue avec les images et les messages des ouvriers.

 

C. : Comment la musique s’intègre-t-elle dans votre film ?

R : J’ai collaboré avec le duo Musica Mosaica, qui travaille avec des sons urbains transformés en musique. Leur approche ludique et mélancolique correspondait à l’idée de notes cachées dans la ville. Ils ont créé un dialogue entre les bruits de Bruxelles et leurs compositions, comme une autre forme de messages dissimulés.

 

C. : Avez-vous beaucoup filmé par rapport au montage final ?

S. V. : Les rencontres avec les ouvriers étaient très courtes : ils écrivaient, cachaient leur lettre, et c’était fini. J’ai utilisé environ un tiers des notes filmées, en évitant les répétitions. Pour les stickers dans la rue, j’en ai filmé beaucoup plus que ce qui apparaît dans le film.

 

Q : Ce film s’inscrit-il dans une continuité avec vos autres projets ?

R : Oui, j’aime explorer les couches d’histoire visibles dans la ville, faire dialoguer le passé et le présent. Le cinéma est un outil idéal pour révéler ces strates, qu’il s’agisse d’archives, de graffitis ou de messages cachés.

Tout à propos de: