Adrien Berlandi à propos de Together As One

Lors de la COP23, Adrien Berlandi rencontre les premières victimes de la crise climatique : c'est le point de départ de son documentaire Together As One. Aux Fidji, il suit un groupe de jeunes à la découverte de leur île, menacée par la montée des eaux, l'érosion et les cyclones. Le film, fait d'images macro et de sons captés au plus près des éléments, refuse la vision européanocentrée : les Fidjiens, attachés à leur terre, ne veulent pas partir et se battent avec foi et communauté, dans l'acceptation. Le réalisateur dénonce l'injustice climatique — les moins responsables en sont les premières victimes — et appelle les États à se responsabiliser avant que les premières îles ne sombrent.

Cinergie : Comment vous est venue l'idée de faire ce film ?

Adrien Berlandi : Tout est parti d'une rencontre, lors de la COP23, qui a été pour moi absolument marquante, presque indicible. J'avais devant moi les premières victimes que cette crise incarne. On dépassait les discours politiques et les rapports scientifiques pour toucher, sensiblement et véritablement, celles et ceux qui la portent — les vrais visages. Cette rencontre a été le point de départ du film.

C. : De quoi parle le film ?

A. B. : On part à la rencontre des Fidji, plus précisément d'un groupe de jeunes dans un village. Ce groupe nous emmène à la découverte de leur île, de leur territoire, et de ce que signifie vivre sur une terre bouleversée par les dérèglements climatiques. En parallèle, la nature — comme un personnage principal — erre en force fantomatique dans tout le film, faisant planer sa menace tout au long du récit.

C. : Quel a été le processus de réalisation ?

A. B. : La rencontre initiale a eu lieu presque deux ans avant le début de l'écriture. Le film est guidé par l'urgence et par l'ampleur de cette crise. Le GIEC nous donnait un laps de temps très réduit pour changer les choses, une fenêtre d'action très limitée pour tenter de contrecarrer son ampleur. Poussé par cette urgence, j'ai commencé à faire des recherches, à vérifier s'il existait des films sur les Fidji. De la même manière que j'avais rencontré sur place, pendant la COP23, les vrais visages de cette lutte, j'ai voulu les mettre en image, en lumière. Aujourd'hui, ils sont les fantômes de la crise climatique : on les entend dans les médias, mais on ne les voit jamais, on ne les rencontre jamais. Ou alors uniquement comme « victimes du dérèglement climatique », sans jamais pouvoir les présenter dans la richesse de leur culture, de leurs traditions, de leur patrimoine.

Pour contrecarrer ce point de vue européanocentré, j'ai d'abord tenté de retrouver les personnes croisées lors de la COP23, tout en rencontrant des scientifiques, des chercheurs et des anthropologues capables d'éclairer ces problématiques.

Le film s'est ensuite construit autour de la recherche de financement. C'était un projet profondément collectif — par son sujet comme par les questions qu'il soulève — et nous voulions réunir des partenaires variés : crowdfunding, secteur privé, secteur public, des partenaires qui portent nos valeurs.

Après deux ans de travail à distance, nous avons ficelé le film — où tourner, comment — puis nous sommes partis sur place. Ce fut une grande aventure humaine, faite de rencontres et de témoignages partagés. L'idée était de tisser un film de cinéma qui relie ces témoignages recueillis sur place à une dimension sensible et sensorielle, puisque le film nous immerge dans cette grande nature et dans cette crise.

C. : Le film est effectivement très beau, avec une grande recherche dans les images.

A. B. : Avant de partir, nous avons beaucoup travaillé avec l'équipe : Romain Vermeiren à l'image, Antoine Petit au son, Caroline Baude à la production et à la direction de production. Nous avons cherché à définir le film que nous voulions, à le rendre sensible, à adopter une approche sensorielle de cette crise. Dès le début, je savais que je voulais la traiter autrement : je pense profondément qu'il faut de nouveaux récits et de nouvelles manières d'en parler — retrouver de la sensibilité, de l'empathie.

Très vite s'est imposée l'idée d'images macro, pour filmer de très près les éléments, sentir la trace du vent, de l'eau sur ces territoires. Et, côté son, celle d'un micro-contact pour entendre les éléments depuis l'intérieur des matières : l'eau aspirée par les racines des arbres, etc. Il s'agissait de signifier cette différence d'échelle entre la nature, d'une part, et les êtres humains, de l'autre. Pendant la préparation, nous avons multiplié les tests avec Romain et Antoine pour donner corps aux intentions du dossier.

C. : Ce qui se passe, c'est que les îles sont happées par la montée des eaux, et l'on découvre un village entier qui a dû déménager, et à qui il ne reste, en somme, que la prière comme bouée de secours.

A. B. : Tout à fait. Précisons que nous avons filmé dans plusieurs villages de l'île de Vanua Levu, aux Fidji, et que le film dresse le portrait de ceux que nous avons rencontrés sur place. Nous y avons fait un mois et demi de repérage sans caméra, guidés par les rencontres, avant de commencer à filmer. Et pendant cette période, c'est l'île elle-même, qui subit les effets du dérèglement climatique, qui nous a guidés.

Sur place, nous avons découvert des territoires menacés de toutes parts : la montée du niveau de la mer, évidemment, mais aussi l'érosion côtière, qui fait que la mer grignote peu à peu la terre ; et le changement des saisons — les légumes qui rapetissent chaque année, l'eau des sources qui se tarit. Toutes ces problématiques, que l'on range sous l'étiquette « dérèglement climatique », s'incarnent de manière tout à fait concrète. Là-bas, ce n'est plus un concept abstrait : ce sont des questions de vies humaines. Parmi elles, le village qui a été déplacé. Dans le film, une femme témoigne : « Regardez, mon village était là-bas. C'était l'emplacement de mon ancienne maison. » Tout d'un coup, on mesure l'ampleur de la crise, et surtout ce qu'elle fait au corps et au quotidien de ces villageois.

C. : Le déplacement, c'est une chose, mais c'est aussi toute l'économie qui a été bouleversée, avec une pêche qui se raréfie.

A. B. : Les enjeux sont nombreux : l'érosion, le changement des saisons, l'acidification des océans, la raréfaction des ressources, sans oublier les cyclones, de plus en plus nombreux, violents et intenses.

À contre-courant de ce que l'on pense en Europe, les Fidjiens — je l'ai découvert lors de mes recherches et de mes rencontres — n'ont aucune envie de quitter leur village et leur terre. Leur rapport à la terre est essentiel : c'est là que reposent leurs ancêtres, c'est l'héritage qu'ils légueront à leurs enfants. Leur but n'est pas de partir, mais de sauver ce qui peut l'être et de perpétuer la richesse de leur culture, de leurs traditions, de leur patrimoine — même si cette crise est d'une extrême violence pour eux.

Il faut bien se rendre compte de l'injustice climatique : sur une île au milieu du Pacifique, on compte parmi les moins responsables du dérèglement, et l'on en est pourtant la première victime, avec peu de moyens pour s'adapter. Face au plus grand cyclone de l'hémisphère sud, à qui peut-on s'en remettre ?

C. : Le film aborde aussi la question de la foi.

A. B. : Aux Fidji, Dieu est partout : dans la relation aux autres, à la communauté, à la nature. Les Fidjiens s'en remettent à eux-mêmes, à leur communauté, à cette joie de vivre qui leur donne la force de se lever chaque matin et de faire société. Et aussi à Dieu, qui permet de s'en remettre à quelque chose de plus grand que soi. Car lorsque l'on est seul, au milieu de son église, face à un tel cyclone, on est impuissant.

Ils sont dans cette forme d'acceptation : ils savent ce qui se passe, et en même temps ils se battent comme ils peuvent, avec les moyens dont ils disposent.

C. : L'histoire des Fidji a-t-elle un lien avec tout cela ?

A. B. : Les Fidji sont un archipel d'un peu plus de 300 îles au milieu du Pacifique, entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Ancienne colonie britannique, l'anglais y est la langue administrative, et l'histoire coloniale a évidemment marqué le pays. Autrefois, les Fidjiens pratiquaient une religion animiste, qui s'est peu à peu transformée avec la colonisation. Aujourd'hui, plusieurs religions coexistent, la branche chrétienne étant dominante — catholique, adventiste, méthodiste, etc. En parallèle, ils préservent des traditions et des coutumes qui comptent énormément pour eux.

C'est pourquoi il était important d'aborder ces thématiques dans le film, et, une fois encore, de s'extraire de la vision européanocentrée pour découvrir les Fidji autrement, à travers ce qui compte pour eux. Là-bas, le dérèglement climatique tue des vies humaines. Une conscience les relie à l'océan — primordial pour eux — et à la préservation de tout cet écosystème. Et leur sens de la communauté, du partage, dont le film rend compte, fait face à notre individualisme européen.

C. : Ce film est un engagement politique.

A. B. : L'important, c'est que le film n'est qu'un prétexte : la réalité le dépasse. C'est précisément pour cela que nous l'avons fait — pour que la rencontre ait lieu. Cette réalité est tragique, et j'aimerais que le film nous permette, collectivement, et nos États surtout, de nous responsabiliser face à cette crise.

C'est une crise qui nous relie tous et toutes. Cet été encore, on voit se multiplier les phénomènes extrêmes, de plus en plus violents — des inondations aux feux de forêt. Elle est globale, universelle, et j'aimerais que nous prenions la mesure de cette urgence et que nous nous donnions réellement les moyens d'y faire face.

Le film ne parle pas de rapports scientifiques ni de chiffres, mais le générique de fin ouvre sur quelque chose de plus grand : l'ampleur de cette crise qui nous dépasse. Nous avons travaillé avec Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du GIEC et Belge, qui nous a soutenus. Ce qu'il faut retenir, c'est que d'ici 2100, si rien ne change, les premières îles pourraient sombrer sous les eaux et voir apparaître les premières nations sans terre. Mais il faut comprendre qu'aux Fidji, ce sont des vies humaines qui affrontent cette crise et qui sont en danger. Nos États ont une vraie responsabilité : il existe une inégalité climatique criante — nous sommes parmi les premiers responsables, et les Fidjiens, parmi les moins responsables, sont en première ligne. Face aux cyclones, face à la montée des eaux, leur vie est en danger. C'est important de le comprendre, de le sentir de manière sensible — et c'est ce que le film s'efforce de mettre en image, en scène.

L'enjeu du film est aussi d'être un film par les jeunes et pour les jeunes : aller à la rencontre de la jeunesse dans les universités, les écoles, les centres culturels, pour que la rencontre ait lieu aussi au moment de la diffusion. Nous avons voulu donner la parole aux jeunes, dans une relation d'alter ego, pour partager ces problématiques qui nous unissent. Et comme la transmission entre générations compte tant aux Fidji, le film croise également le regard d'un grand-père qui nous parle de ce sujet et nous conte le vent, ses tourments. Ces deux points de vue se rencontrent et donnent lieu à ces témoignages.