“... Je m'appelle Birahima, j’ai 12 ans, je n’ai peur de rien du tout. Je suis insolent comme la bave d’un bouc et pâle comme un vrai salopard. Je suis maudit (...), je vais vous raconter ma fucking life ...”
25 ans après la parution du dernier roman d’Amadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, prix Renaudot, prix Goncourt des Lycéens et prix Amerigo-Vespucci en 2000, Zaven Najjar, réalisateur libanais, adapte en film d’animation ce grand succès en librairie.
Cette œuvre de fiction, considérée comme un témoignage des manipulations et des souffrances atroces dont ont été victimes des milliers d’enfants engagés comme combattants pendant les guerres civiles africaines, en particulier celles du Libéria et de la Sierra Leone, entre 1989 et 2003, a été écrite suite à la rencontre d’Amadou Kourouma avec des enfants de Djibouti. Le livre leur est dédié.
Nous suivons Birahima, un garçon d’une douzaine d’années, enfant des rues, qui vit à Togobala en Guinée. Après la mort de sa mère, infirme, il part à la recherche de sa tante qui se serait installée au Libéria.
Accompagné de Yacouba, “un féticheur musulman, un multiplicateur des billets de banque, un bandit boiteux”, ils se retrouvent malgré eux enrôlés dans différentes factions, dans un monde de violence et de conflits. Pour survivre, Birahima deviendra enfant-soldat avec tout ce que cela entraîne: armes, alcool, drogue, meurtres, vols, viols...Yacouba, lui, se fait une place de féticheur auprès des bandits, très croyants. Ils vont traverser ensemble, d’épreuve en épreuve, la Guinée, la Sierra Leone et le Libéria.
À la première personne, dans un langage cru et direct, la voix off de Birahima nous plonge dans l’univers chaotique et violent des conflits armés. Elle se nourrit des phrases du roman et interagit avec les images choc du film. La critique des justifications religieuses et superstitieuses est acerbe. La langue française est enrichie de proverbes, de dialectes et d’expressions locales. En utilisant les explications de quatre dictionnaires, la narration du film est fluide, continue grâce au road movie. Les émotions les plus fortes de Birahima sont représentées par des flous et des déformations de l’image. La musique de Thibault Kientz-Agyeman illustre parfaitement la folie de la guerre.
Le film est émouvant, réaliste, informe sur les réalités historiques et n’a pas peur de plonger dans des sujets difficiles. On compte 300.000 morts, des millions de personnes déplacées, plus de 50000 enfants enrôlés dans ces guerres civiles.
Depuis sa sortie officielle en 2025, le film a reçu de nombreuses distinctions, notamment le prix du meilleur long métrage de fiction international au FICFA (Festival international du cinéma francophone en Acadie), le coup de cœur du groupe 15-25 de l’AFCAE, entre autres.
Zaven Najjar, après un court métrage d’animation Un obus partout et un travail comme directeur artistique sur La Sirène, réussit, avec comme co-scénariste Karine Winczura, à condenser en 80 minutes d’animation le livre d’Ahmadou Kourouma de 233 pages. Les principaux repères historiques et philosophiques s’y retrouvent: deuil, traumatismes de toutes sortes, violence, cruauté, mais aussi l’amitié, l’espoir et la résilience.
Ahmadou Kourouma expliquait en 2000 dans un entretien à l’Humanité:
“ … en fait, c’est quelque chose qui m’a été imposé par des enfants… ils m’ont demandé d’écrire quelque chose sur ce qu’ils avaient vécu, sur la guerre tribale… Quand on dit qu’il y a une guerre tribale dans un pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont partagé le pays. Ils se sont partagé la richesse, ils se sont partagé le territoire, ils se sont partagé les hommes. Ils se sont partagé tout et tout le monde entier les laisse faire. Tout le monde les laisse tuer librement les innocents, les enfants et les femmes…”
Le pari est gagné!