Couverture de l'article Anaïs Mauzat, réalisatrice de La Rivière des ourses

Anaïs Mauzat, réalisatrice de La Rivière des ourses

Sélectionné au Festival Anima de Bruxelles, aux René du cinéma et récompensé par le Prix Cinergie au Brussels International Fantastic Film Festival, La Rivière des ourses confirme l’approche singulière d’Anaïs Mauzat dans le cinéma d’animation belge. Entre dystopie industrielle, poésie artisanale et réflexion écologique sur notre rapport au vivant, la réalisatrice développe un univers visuel et sonore particulièrement immersif et envoûtant, où chaque texture, bruit et silence participe pleinement à l’étrangeté du récit.

Illustratrice, sculptrice, marionnettiste et animatrice, cette artiste aux multiples talents revendique avant tout une envie de créer des œuvres profondément singulières, à la frontière du conte, de la fable sociale et du récit écologique contemporain. Pour Cinergie.be, elle revient sur la naissance de La Rivière des ourses, son travail autour du son et de la matière, ainsi que sur les thèmes sociaux et environnementaux qui traversent son cinéma.

Cinergie : Quand est née l’idée de La Rivière des ourses et quelles ont été les premières images ou émotions qui ont nourri le projet ?

Anaïs Mauzat : L’idée du film remonte à 2021, juste après la réalisation de mon premier court métrage. Ce qui est arrivé en premier, ce sont surtout des émotions très fortes, autour de la colère et de la tristesse. J’avais cette image d’une vague qui submerge et qui est restée présente tout au long de la fabrication du film. C’était important pour moi de parler de cette sensation d’être envahie par des émotions qui peuvent être douloureuses, mais qui contiennent aussi une grande puissance.

C. : D’où vient votre amour pour le cinéma d’animation et quel parcours vous a menée jusqu’à la réalisation ?

A.M. : J’ai un parcours assez atypique et multiple. À la base, je suis ergothérapeute de formation et j’ai longtemps travaillé en psychiatrie, notamment autour de la marionnette avec les patients. J’ai toujours créé énormément de choses : du dessin, de la sculpture, de la marionnette… Le cinéma d’animation me semblait pourtant inaccessible pendant longtemps. Je pensais que c’était quelque chose de trop compliqué, qui demandait du matériel et des compétences que je n’avais pas. Mais j’ai toujours adoré le cinéma. Enfant, j’allais voir des films toutes les semaines avec mes parents en France. Le cinéma faisait déjà pleinement partie de mon quotidien et de mon imaginaire.

C. : Vous vous rappelez encore du film ou de l’œuvre qui vous a donné ce déclic pour l’animation ?

A.M. : Oui, très clairement. J’ai été profondément marquée par les films de Jan Svankmeyer. Ce n’était pas du tout une animation pensée pour les enfants, mais quelque chose de très étrange, fantastique et parfois dérangeant, qui correspondait totalement à mon univers intérieur. Parmi les courts métrages que j’ai vus, Les Possibilités du dialogue (1982) reste celui qui m’a le plus marquée.

C. : Après un premier court métrage comme Racines, comment êtes-vous parvenue à développer La Rivière des ourses et à trouver des soutiens pour ce projet plus ambitieux ?

A.M. : Pendant longtemps, je me suis freinée moi-même parce que j’avais l’impression de ne pas avoir la technique nécessaire. J’ai donc cherché des endroits où apprendre. En Belgique, on a la chance d’avoir des académies accessibles, et j’ai commencé par la BD et l’illustration avant d’intégrer l’académie de Molenbeek en cinéma d’animation. C’est là que j’ai commencé mon premier film, Racines.

Quand ce premier film s’est terminé, j’avais déjà l’idée de La Rivière des ourses, mais je savais aussi que ce projet allait demander beaucoup plus de moyens et de technique, et que je ne pourrais pas le porter seule. Je me suis donc renseignée sur la manière dont les films se financent en Belgique.

J’ai aussi rejoint un mentorat via l’association Les Femmes s’animent avec la réalisatrice Sarah Vandenboom. Ce soutien a été très important, notamment parce qu’il y avait enfin quelqu’un du milieu qui croyait réellement au projet et me donnait l’énergie de continuer.

Ensuite, le projet a été envoyé à plusieurs appels à projets. C’est finalement Caméra etc. à Liège qui a accompagné le développement du film jusqu’au passage en commission, où le projet a obtenu son financement du premier coup.

C. : La Rivière des ourses donne parfois l’impression d’un carnaval permanent où les personnages semblent forcés de masquer leurs émotions. Que vouliez-vous raconter à travers cette idée ?

A.M. : Une des idées de départ du film, c’était cette sensation de vivre dans un monde qui divertit en permanence, mais qui empêche aussi de réellement s’arrêter pour réfléchir à ce qu’on ressent. Le film parle beaucoup de colère, mais d’une colère qui peut devenir une force capable de transformer un monde qui ne nous convient plus.

Il y a aussi cette idée du vernis social, du masque qu’on porte tous plus ou moins selon les situations qu’on traverse.

C. : Plusieurs spectateurs semblent projeter leur propre vécu dans le personnage principal. Cette idée du masque social et de la difficulté à montrer ses émotions était-elle importante pour vous ?

A.M. : Ce qui me touche énormément, c’est de voir la manière dont les spectateurs interprètent le personnage. Après une projection, quelqu’un m’avait parlé du masking dans l’autisme, du fait de devoir cacher ses émotions ou jouer un rôle social permanent. Cette lecture m’a beaucoup parlé.

Le film est traversé par cette idée d’un carnaval permanent où chacun serait obligé de porter un masque et de continuer à faire la fête, sans jamais réellement pouvoir se demander ce qu’il ressent profondément.

C. : Si vous deviez présenter aujourd’hui La Rivière des ourses avec le recul, comment définiriez-vous le film ?

A.M. : Pour moi, La Rivière des ourses est avant tout une fable autour de notre société, de ses dysfonctionnements, du consumérisme et de la destruction de notre environnement.

Mais le film est aussi beaucoup plus intime. C’est une sorte de lame de fond liée à la colère et à la tristesse, quelque chose qui traverse des émotions douloureuses pour tenter de transformer cette énergie en autre chose.

C. : Pourquoi avoir choisi cette esthétique en noir et blanc traversée de touches jaunes et orangées, et que racontent ces choix visuels sur votre univers ?

A.M. : Au départ, le film devait être entièrement en couleurs. Puis l’idée est venue de simplifier la palette pour renforcer les aspects symboliques et narratifs. Deux couleurs se sont imposées : le bleu, associé à l’eau et à quelque chose d’apaisant, et l’orange, qui évoque à la fois le feu, le miel et cette étrange substance présente dans le film.

Le noir et blanc est ensuite devenu une manière de renforcer l’idée d’un monde qui aurait perdu quelque chose, comme si la couleur avait disparu avec une partie de la vie du récit. Les touches colorées permettaient alors de donner davantage de sens à certains objets ou éléments importants du film.

C. : Votre film aborde autant la critique sociale que la question écologique. Comment ces thèmes se sont-ils imposés dans l’écriture du récit ?

A.M. : Le film repose d’abord sur la rencontre entre Mackenzie et l’ourse, mais aussi sur la confrontation entre ce qu’on considère comme sauvage et ce qu’on appelle civilisation. Cela pose directement la question de notre rapport à la nature.

On a souvent tendance à considérer la nature comme quelque chose d’extérieur à nous, alors que nous faisons entièrement partie de cet environnement.

Le film parle aussi beaucoup d’exploitation absurde des ressources. Il y a notamment cette image d’un paysage entièrement rasé, sans arbres, où tout est détruit pour produire quelque chose qui sert finalement à oublier le monde dans lequel on vit.

Les butineuses du film viennent également de cette réflexion. Elles ne sont pas exactement des abeilles, mais elles renvoient à cette idée d’espèces surexploitées pendant que d’autres restent invisibles ou oubliées.

C. : L’univers sonore joue un rôle essentiel dans ce film. Comment avez-vous travaillé le son, les textures et la musique pour créer cette immersion sans dialogues?

A.M. : Le son est une des raisons principales pour lesquelles je fais de l’animation. J’aime cette possibilité de reconstruire un univers entier à travers les textures sonores, les ambiances et les détails. Dès l’écriture, le son faisait déjà partie intégrante du film.

Les bruitages et les ambiances occupaient une place essentielle, tout comme la musique. Je suis arrivée avec des références très particulières, notamment des enregistrements réalisés en Serbie lors d’un festival de trompettes à Guča, mais aussi des musiques de carnaval découvertes au musée du Mumask à Binche.

Avec l’équipe son et musicale, tout un travail a été mené pour retrouver les sensations très précises, presque physiques, que j’avais en tête depuis le début du projet.

C. : Récompensé par le Prix Cinergie au Brussels International Fantastic Film Festival, sélectionné au Festival Anima de Bruxelles ainsi qu’à la cérémonie Les René du Cinéma, qu’est-ce que ce parcours représente pour vous aujourd’hui et quelles sont vos envies pour la suite ?

A.M. : Un nouveau projet commence à émerger dans le prolongement direct de La Rivière des ourses et de cette idée de carnaval permanent où chacun porte un masque. Cette fois, la réflexion se concentre davantage sur celles et ceux que la société considère comme «hors norme», simplement parce qu’ils ne correspondent pas aux comportements, aux apparences ou aux cadres attendus.

Le projet questionne le regard porté sur ces identités perçues comme excessives, artificielles ou déguisées, alors qu’il s’agit simplement d’une manière d’être sincère et authentique. Derrière cela, il y a l’envie d’interroger les normes sociales, mais aussi la place laissée à celles et ceux qui les bousculent, volontairement ou non.

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