Cinergie : Coward signifie « lâche ». Pourtant, le sous-titre du film s’intitule « Les Braves ». Comment Lukas Dhont vous a-t-il expliqué vos rôles respectifs ?
Emmanuel Macchia : Il nous parlait beaucoup de l’histoire d’amour, du lien qui unit les deux personnages et de ce qu’ils voient l’un chez l’autre. Pierre trouve chez Francis un courage lié aux émotions, quelque chose qui l’impressionne. Chez Francis, c’est l’inverse. Il est touché par la tranquillité et l’authenticité de Pierre. Lukas me parlait beaucoup du fait que Francis veut faire oublier la guerre à ceux qui l’entourent. Il me disait que c’était le plus important, qu’il fallait garder à l’esprit qu’en dehors de la guerre, il était ailleurs, et qu’il n’avait pas de prise sur son destin. Dès qu’il quittait la guerre, il redevenait quelqu’un qu’il n’avait pas envie d’être. Il voulait apporter de la lumière à tout le monde, mais il était aussi prisonnier de cette volonté.
Valentin Campagne : Nous avons beaucoup préparé le chant, la danse, la façon de parler et le service militaire. Mais Lukas nous disait qu’il ne fallait pas jouer « comme dans le passé ». Ces personnages sont proches de nous : un Pierre ou un Francis pourraient exister en 2026, dans un autre pays. On devait jouer d'une façon proche de nous. Il ne fallait pas simplement jouer un jeune homme de vingt ans en 1916.
C. : Comment avez-vous trouvé vos repères pour jouer des jeunes hommes de cette époque ?
E.M : Nous avions peu de repères, y compris sur les sentiments. Les témoignages étaient rares ou avaient disparu, et l’amour entre deux hommes n’était pas exprimé ouvertement : il fallait comprendre ce qui se jouait entre les lignes. Les émotions pouvaient être considérées comme une faiblesse, voire comme une maladie. C’était donc compliqué d’imaginer ce que pouvait ressentir un jeune homme à cette époque.
V.M. : Moi, j’avais aussi peu de repères par rapport à la Première Guerre mondiale. C’est loin, on apprend ça en cours, mais après, on oublie. Ce qui nous a vraiment marqués, c’est qu'il y avait énormément de jeunes gens à cette époque, ils étaient vraiment très jeunes. C’est ce qu’on voit dans le film, ils ont parfois 15 ans, 16 ans, voire moins.
C. : Vous étiez à des moments différents de votre parcours lorsque Lukas vous a rencontrés. Valentin, vous aviez déjà tourné, notamment avec Dominik Moll (Dossier 137) et Cédric Klapish (La Venue de l’avenir), Emmanuel, vous faisiez vos études d’architecture paysagiste à Gembloux et n’aviez aucune expérience de tournage. Qu’avez-vous apporté de vous-mêmes à ces rôles ?
E.M : Lukas choisit souvent des personnes qui ont quelque chose en commun avec leur personnage, voire qui sont leurs personnages. Comme moi, Pierre est proche de la nature, et je me reconnaissais dans son tempérament plutôt taiseux. Au début du tournage, j’étais beaucoup plus timide que maintenant. Comme lui, je cherche toujours mon chemin et je me demandais : « ça veut dire quoi, être un homme ? ». C’est quelqu’un qui se retrouve plongé dans quelque chose de plus grand que lui, comme moi dans ce film et comme Pierre dans cette guerre, et qui essaie de faire de son mieux.
V.C : Qu’est-ce qu’on a mis de nous ? Énormément en vrai. Pour Francis, il y avait aussi des éléments personnels : le piano, que j’ai pratiqué pendant sept ans, la danse, qui a toujours fait partie de ma vie, et cette envie de faire se lever les gens, de leur donner de l’énergie.
C. : Le tournage a-t-il fait évoluer votre regard sur la guerre, l’héroïsme et le collectif ?
E.M : Au début du projet, je pensais, comme Pierre au début du film, qu’il fallait faire de son mieux et être un bon soldat. Quand Lukas m’a demandé ce que je ferais si l’on m’appelait à la guerre, je me disais que j’aurais envie d’y aller pour représenter mon pays. Mais après avoir vécu le tournage et vu, même en tant qu’acteur, les atrocités de la guerre, j’ai remis beaucoup de choses en question. Ce n’est pas un jeu. On crée des liens très profonds avec les autres acteurs. Lorsqu’on doit porter des corps ou ramper dans la boue, on se sent accompagné, l’ambiance est très spéciale sur le tournage. On noue des relations très particulières avec des gens qu’on ne connaissait pas deux semaines auparavant.
C. : La personne qui est souvent la plus proche sur un tournage, c’est le chef opérateur. Quelle relation avez-vous nouée avec le chef op du film, Frank van den Eeden ?
V.C : Il est incroyable parce qu’il devient la caméra. C’est hallucinant. Il parle peu parce qu’il veut être très proche de nous tout en nous permettant de nous oublier. Au bout d’un moment, on ne fait plus attention à la caméra, même lorsqu’elle est juste là.
E.M. : Il était très professionnel, à l’écoute, et répondait à nos questions quand on en avait besoin. Il est trop fort !
V.C : Il danse presque lorsqu’il filme et il s’implique physiquement dans les scènes. Dans la scène du cratère, par exemple, il est avec nous et fait tout avec nous pour être au cœur de l’action. Il n’a aucune limite.
C. : Le film a beaucoup fait parler de lui, vous avez eu ce prix à Cannes. Avec le recul, la promo, comment analysez-vous ce qui s’est passé et ce qui continue à se passer pour vous ? Emmanuel, avez-vous envisagé de reprendre vos études ? Comment avez-vous tous les deux vécu le retour à la vie quotidienne ?
E.M : J’ai essayé de reprendre mes études pendant trois semaines, dans un internat. Après plus de six mois de travail avec Lukas et toute cette équipe, dans un milieu artistique tellement fort et libre, retourner en cours à Gembloux dans un amphithéâtre ne me convenait pas. Ce n’était plus pour moi. Je me sentais trop oppressé. Je me suis vraiment découvert pendant le tournage. Au début, montrer mes émotions était très compliqué, mais jour après jour, je me suis rendu compte que je vivais pour ça. J’en parle comme une flemme. Quand je joue, je me sens vivant. J’ai l’impression d’être encore un enfant : ça fait tellement du bien d’être libre, de transmettre des émotions et de s’amuser. Chaque journée est différente, chaque scène est une découverte de chaque instant. Et ça, j’adore !
C. : Comment faites-vous face à la pression et à la nécessité de faire les bons choix ?
E.M : Avec la pression, c’est compliqué. J’ai envie de bien faire pour tout, mais je ne suis qu’un jeune, je ne peux pas être parfait dans toutes les situations, ni dans mes relations avec les autres, ni dans mes choix de carrière. Tout va très vite. Je me rends compte qu’il faut juste suivre le mouvement et ne pas trop se poser de questions, sinon je risque de prendre de mauvaises décisions. C’est important de voir des gens aussi, de rire et de garder une vie en dehors du travail. Même si ce métier touche à la vie privée, il faut préserver un équilibre. Voir un psy, ça aide aussi.
C. : Et pour vous, Valentin ? Vous avez fait le cours Florent, vous aviez un peu d’expérience déjà. Quel est le moyen de résister à la pression ?
V.C : Je pense que ça repose beaucoup sur l’entourage. Les personnes qui nous entourent nous permettent de garder les pieds sur terre ou pas du tout. Il faut se demander si l’on est suffisamment entouré pour encaisser un tel choc, tout en réapprenant aussi à être seul et à apprécier ces moments. C’est une question de prendre soin de soi.
C. : Quels sont vos enjeux de cinéma ? Avez-vous déjà des envies pour la suite, au cinéma ?
V.C : Coward nous a montré que nous étions capables de faire des choses que nous ne pensions pas pouvoir faire. J’aime particulièrement les rôles qui demandent de se surpasser. Et lorsque la musique peut aussi trouver sa place dans le cinéma, c’est un peu le Graal ! À vrai dire, les projets où il y a du courage et de l’ambition m’intéressent.
E.M : J’avais visité des écoles pour étudier la réalisation et l’image, mais cet univers m’avait trop impressionné à 18 ans. Ça me semblait trop professionnel donc j’ai choisi l’architecture paysagiste, mais j’aimerais écrire, diriger et raconter les histoires que j’ai envie de raconter. Certaines histoires ne sont pas assez racontées. Beaucoup de films m’ont aidé quand j’étais jeune. J’aimerais pouvoir faire la même chose à mon tour. Ça fait partie de mes rêves.
C. : Valentin, vous avez déjà vécu plusieurs expériences de casting. Comment Lukas a-t-il travaillé avec vous lors du casting de son film ?
V.C : Avec Lukas, le casting repose beaucoup sur l’improvisation. Là où chez Dominik Moll et Cédric Klapisch, il y a du texte. Chez Lukas, il y en a peu. Il travaille surtout sur l’énergie, sur la présence et sur la capacité à s’oublier. Il vous fait recommencer jusqu’à ce que vous cessiez de penser au fait que vous êtes en train de jouer. C’est presque comme de l’hypnose.Il parle aussi beaucoup de joie. Il est important de s’amuser. Même pour les interviews, il nous disait : « amusez-vous ».