Le film commence au moment où Luna est enceinte et souhaite à tout prix le cacher à sa mère. Leur relation semble empreinte d’un certain ressentiment qui va s’estomper au fur et à mesure du documentaire. Fraîchement affranchie de son bracelet électrique de liberté conditionnelle, la mère semble désabusée face à son avenir incertain, mais sa fille va tenter coûte que coûte de renouer un lien avec elle pour lui redonner le goût à la vie. À peine majeure, elle développe son rôle de mère sans aucun modèle sain préalable, mais grâce aussi aux morceaux qu’elle recolle de son passé avec sa parente. Avec un humour noir, parfois décalé, elles abordent aussi leur rapport à leur corporalité et s’épaulent pour se sentir toutes deux insérées dans la société. La mère s’exclame ainsi qu’elle recevrait bien des kilos de la part de Luna pour se refaire une santé. Haenim Sunim explique magnifiquement bien dans son livre, The Things You Can See Only When You Slow Down, que la valeur d’un individu peut se mesurer à l’aune de la façon dont il traite ses parents après une enfance heureuse. Elle dépasse cette vision quelque part simpliste et veut autant faire grandir sa progéniture que sa descendance malgré ce passé tumultueux.
Charline, quant à elle, nous époustoufle par sa détermination et sa force de caractère dans son éducation et sa pratique sportive, mais aussi par sa lucidité face au drame qu’est la vie de sa mère. Sans-abri, celle-ci lui vole parfois de l’argent et la manipule voire la culpabilise en lui faisant comprendre qu’elle lui appartient. Nous sommes invité·e·s ici à une réflexion intéressante sur la nature de ce lien filial : à quel moment sommes-nous redevables à nos parents ? Doit-on tenter de reconstruire leur vie quand la nôtre est en voie de guérison ? Charline s’inquiète pour sa mère, se demande si elle survivra l’hiver, mais présente aussi la face sombre que la société entretient avec le sans-abrisme. L’adolescente et toute personne susceptible d’aller la côtoyer dans la rue ont autant mal au cœur qu’à la conscience à l’idée de ne pas pouvoir l’héberger. Résultat des courses : elle reste isolée. Grâce à l’aide de son assistance sociale, Charline reste malgré tout décidée à élargir ses perspectives d’avenir.
Grandir révèle ainsi la complexité des liens familiaux marqués par l’absence, la faute et le manque. Malgré la précarité et les blessures héritées, ces deux jeunes femmes inventent leurs propres chemins vers l’autonomie et la dignité. Le documentaire rappelle ainsi que grandir ne signifie pas seulement survivre à son passé, mais tenter, malgré tout, de transformer l’héritage reçu.