Gwenaëlle De Ville : Charli & the Wolf

Récompensée du prix Cinergie au Festival Anima pour Charli & the Wolf, Gwenaëlle De Ville signe avec ce court métrage de fin d’études un film à la fois accessible, sensible et maîtrisé. En quelques minutes, la jeune réalisatrice parvient à faire coexister humour et mélancolie, en abordant un sujet universel : la difficulté d’accueillir ses émotions. Diplômée du RITCS, elle se trouve aujourd’hui à un moment charnière, entre reconnaissance et entrée dans le monde professionnel. Si elle revendique un attachement fort au dessin et à l’animation traditionnelle, elle élargit déjà ses compétences pour mieux s’insérer dans le secteur. Attirée par des studios comme L’Enclume Productions, tout en restant ouverte à d’autres opportunités, elle avance avec lucidité dans un milieu qu’elle découvre encore. Rencontre autour d’un film qui parle d’émotions… et d’un parcours qui commence.

Cinergie : Charli & the Wolf, pourquoi ce titre, et quel est le point de départ du film ?

Gwenaëlle De Ville : Charli, c’est le nom du personnage principal et du coup, c’est un titre un peu simple parce que c’est le personnage Charli et The Wolf, le loup, qui est un personnage aussi majeur dans l’histoire. En gros, c’est Charli, le personnage principal, qui, suite à une série d’événements assez déprimants, décide de ne plus rien ressentir et de tout envoyer bouler, partir vivre dans la montagne et élever des moutons. Sauf qu’au bout d’un moment, il y a un loup qui arrive et ce loup va faire qu’il y a des choses qui ne vont pas tout à fait se passer comme il l’espérait. C’est un film qui parle du fait d’accepter ses émotions et de ne pas les réprimer.

C. : Qu’est-ce que traverse Charli au début du film ?

G. D. V. : Charli vit une rupture et il perd son travail. Tout ce qui était source de stabilité pour lui s’effondre. Donc beaucoup de tristesse, d’incompréhension, enfin toutes les émotions pas très drôles qu’on peut ressentir en tant qu’humain : tristesse, déprime, un peu de colère, tout un mélange d’émotions qu’en général on aime bien réprimer.

Quand il va accepter à nouveau ses émotions, il va pouvoir à nouveau ressentir de l’amour, de la joie pour ce qu’il a vécu. À un moment donné dans l’histoire, toutes ces émotions explosent et reviennent. Il va passer par la joie de quand il jouait enfant, de la sécurité, de l’amour, de la tristesse. C’est un film très court, mais où j’ai essayé de mettre plein d’émotions en cinq minutes.

C. : Il choisit de s’isoler pour ne plus rien ressentir. Est-ce une solution selon vous ?

G. D. V. : Quand il part dans la montagne, il se dit que c’est comme ça qu’il va pouvoir se sentir bien, juste en ne ressentant plus rien. Il est blasé et surtout, les moutons ne lui rendent pas du tout la vie facile et font un peu n’importe quoi. Je ne sais pas si c’est un ermite heureux, mais en tout cas, dans l’histoire, au début, il se dit que c’est comme ça qu’au moins on ne souffre plus, en ne ressentant plus rien. À la fin de l’histoire, je suggère qu’il va commencer à s’exprimer plus et à se soucier un peu plus de ce qu’il ressent et peut-être être amené à être ermite heureux, peut-être même à être ermite qui n’est plus tellement ermite et qui revient un peu dans le village ou quelque chose comme ça.

C. : Le loup joue un rôle central. Comment avez-vous construit cette figure ?

G. D. V. : Dans l’histoire, les émotions sont représentées par le loup. L’idée, c’était d’avoir une créature qui, avec toutes les émotions réprimées, finit par devenir énorme et au bout d’un moment elle est tellement énorme que ça explose. Cette explosion d’émotions refoulées est symbolisée par le fait que le loup, à un moment donné, le dévore complètement. L’idée c’était : si tu ne prends pas le temps de ressentir tes émotions quand tu as mal, et même de pleurer s’il faut pleurer, au bout d’un moment ce sont tes émotions qui vont exploser. Donc vaut mieux être submergé sur le moment que d’être complètement digéré par ses émotions. L’idée, c’était de digérer ses émotions avant d’être digéré par elles.

C. : Malgré le sujet, votre film reste très accessible et même drôle.

G. D. V. : Je voulais le faire amusant. À la fin de mes études, je voulais faire attention au fait de ne pas écouter mes émotions. Il m’arrivait souvent de les refouler ou de mordre sur ma chique parce que le travail ne pouvait pas attendre. Et dès le moment où je ne devais plus travailler, je me sentais super mal et je ne comprenais pas pourquoi. C’était un film que je voulais faire pour me rappeler de faire attention à ça. Il vaut mieux se sentir mal sur le moment que d’écraser toutes ses émotions.

C. : Les moutons apportent un contrepoint très particulier. D’où vient cette idée ?

G. D. V. : Je trouvais marrant de faire des moutons un peu comme les Schtroumpfs, où il y a le Schtroumpf grognon, le Schtroumpf joyeux, etc. Je trouvais ça marrant de faire plein de moutons avec des caractéristiques différentes. J’ai souvent été en colocation où j'ai vécu ce genre de rencontres. Inconsciemment, je m'en suis inspirée.

C. : Le film est porté par une voix off très marquée. Comment est-elle née ?

G. D. V. : Le narrateur est venu au moment où j’ai eu l’idée. Au début, l’histoire n’avait rien à voir avec ça. C’était un dessin avec un petit bonhomme et un petit monstre sur la tête. J’avais travaillé avec deux co-scénaristes et on réfléchissait à ce que ce petit monstre allait représenter. À un moment donné, je suis allée dans une bibliothèque et j’ai commencé à penser en mode “il était une fois…” et c’est comme ça que le narrateur est venu. La voix du narrateur a donné le fil de l’histoire, et j’ai eu envie de le garder.

C. : Pour le travail visuel, vous avez fait le choix d’un rendu très proche du traditionnel.

G. D. V. : Je voulais donner un aspect d’animation traditionnelle au film, donner l’illusion que c’était fait sur papier. Les décors, je les ai peints à l’aquarelle sur papier, puis j’ai pris des photos et fait des retouches sur Photoshop pour harmoniser la lumière. Pour l’animation, j’ai utilisé TVPaint, c'est un logiciel d'animation digitale à la main. J’ai aussi créé mes propres textures à partir de papier d’aquarelle et j’ai tout assemblé sur After Effects, avec du compositing, des textures, des ajustements de couleurs.

C. : Aujourd’hui, après ce prix à Anima, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

G. D. V. : Être sélectionnée à Anima, c’était déjà super. Et recevoir un prix, c’est encore plus chouette. Juste après les études, ça donne un boost, ça redonne confiance parce qu’on se sent un peu perdu. C’était aussi assez fou de voir mon film projeté dans la salle et d’entendre les gens rigoler.

C. : Et concrètement, quelle est la suite pour vous ?

G. D. V. : Je suis en train de suivre une formation Toon Boom, un logiciel utilisé dans les studios d’animation. J’aimerais bien travailler en storyboard, en character design, en illustration, dans des studios d’animation. C’est encore un peu l’inconnu, mais j’essaie de me donner un maximum d’outils.

C. : Un studio de rêve ?

G. D. V. : Le studio L’Enclume à Bruxelles, ou le Cartoon Saloon en Irlande, ou des studios en France. Mais je suis ouverte à toutes les opportunités et j’ai une énorme envie d’apprendre et de passer ce cap.


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