Isabelle Christiaens : Au départ, je voulais faire de la radio. J’avais fait de la radio libre quand j’étais jeune à Mouscron et j’ai adoré ça. Je savais que je voulais faire ça et je connaissais l’existence d’écoles de cinéma comme l’IAD que je suis allée visiter et j’ai flashé. Ce qui était bien, c’est qu’en première année, on faisait de la radio mais aussi de la télé et du cinéma. J’ai toujours adoré la radio et j’ai rapidement fait un stage à la RTBF. À l’époque, c’était difficile d’être une jeune fille dans ce milieu et je me suis dit que ça allait être compliqué pour moi. Mais j’ai eu la chance, par la suite, de faire un stage au JT et ça a vraiment été une révélation pour moi parce que j’ai rencontré des gens absolument formidables, des journalistes avec qui j’ai travaillé toute ma carrière. J’ai donc arrêté la radio et fait de la télé.
Quand je suis sortie de l’IAD à 21 ans et demi, je travaillais déjà à la RTBF depuis un an plus ou moins. On peut dire que j’ai vraiment été biberonnée à la RTBF. J’ai commencé comme étudiante assistante puis comme assistante réalisatrice puis comme réalisatrice à l’info et j’ai eu mon premier vrai contrat en 1985.
C.: Quels sont les journalistes avec qui vous avez travaillé?
I. C.: Quand je suis entrée, j’ai rencontré Hugues Le Paige, Jean-François Bastin, Jean-Marie Chauvier, Élisabeth Burdot, Jean-Jacques Jespers, toute cette génération de journalistes formidables et plus âgés que moi qui m’ont appris beaucoup et fait découvrir le monde. C’est grâce à leur culture, à leur expérience que j’ai vraiment pu me passionner pour tout ça.
C.: Vous étiez journaliste au JT mais à côté vous réalisiez vos propres films?
I. C.: Très vite, j’ai été réalisatrice pour le JT. En 1986, j’avais travaillé sur les 30 ans du JT et je m’étais plongée dans les archives de la RTBF et j’avais trouvé ça absolument passionnant. C’était un travail colossal et je me suis dit que ce serait chouette de faire quelque chose de plus long. Je l’ai proposé à Hugues Le Paige, on en a parlé au rédacteur en chef de l’époque, Pierre Delrock, qui a accepté. On a fait un film de 100 minutes qui s’appelle Lumières sur l’oubli avec Hugues Le Paige et Anne De Jaer comme monteuse. Ce fut une des plus belles expériences pour moi et le film dont je suis la plus fière. Le film racontait 30 ans d’actualité du point de vue d’Hugues Le Paige. Il avait 40 ans à l’époque et le film commençait quand il a dix ans. Je lui ai proposé de faire un film en je. À l’époque, cela ne se faisait pas du tout mais on a réussi à mêler histoire personnelle et actualité. Cette expérience a déclenché quelque chose en moi.
C.: Vous avez fait d’autres documentaires par la suite?
I. C.: Oui, il y avait un magazine de grands reportages à l’époque pour lequel j’ai aussi beaucoup travaillé. Parfois, la frontière entre le grand reportage et le documentaire peut être assez ténue. Tout dépend du point de vue et de l’angle par lequel on l’aborde. J’ai fait beaucoup de grands reportages avec différents journalistes. Avec Jean-Marie Chauvier, on est allés en ex-Union soviétique, en Transcarpathie. Avec Jean-François Bastin, on est allés beaucoup en Afrique, au Congo, au Rwanda, au Burundi. Avec Hugues et Jean-François, on a fait des films plutôt politiques notamment les Mitterrand. Mon parcours a été très éclectique. Il s’agissait parfois de films uniquement de tournage, parfois des films uniquement d’archives, parfois les deux pour une case société ou histoire. C’était la chance qu’on avait à la RTBF de pouvoir brasser un peu tous les styles.
C. : Vous avez fait aussi vos propres réalisations?
I. C.: C’est plutôt à la fin de mon expérience à la RTBF que j’ai commencé à travailler toute seule. La dernière chose que j’ai réalisée, c’était L’Homme au harpon (2012-2015), film que j’ai filmé, tourné et monté. Ce fut une expérience très riche aussi. J’ai eu l’impression de malaxer, d’avoir les mains dans la terre et d’en faire quelque chose. Je ne suis pas certaine de le refaire car c’est quelque chose qui demande beaucoup de temps et d’énergie mais ce fut une expérience passionnante.
C. : Après vous avez été responsable des coproductions documentaires à la RTBF?
I. C.: Oui, pendant dix ans et pour Arte Belgique aussi. C’était un autre boulot mais j’ai trouvé ça intéressant et passionnant de pouvoir défendre les projets des autres parce que c’est difficile de défendre ses propres projets.
C.: Quelles sont les qualités qu’on attend de vous comme présidente de la Commission documentaire?
I. C.: Je suppose que tout mon parcours comme responsable des coproductions documentaires à la RTBF est important et je viens aussi du milieu de la réalisation. Avant moi, il y avait Wilbur Leguebe qui était réalisateur aussi. Mais, avant, c’était Françoise Wolff qui était peut-être un peu plus journaliste et Hugues Le Paige, un journaliste réalisateur. En tout cas, on est terriblement à l’écoute et on sait ce que c’est de faire des films et on est conscients de la difficulté que ça représente, de l’énergie et du travail en profondeur que ça demande. Donc, je suppose qu’on a une écoute un peu particulière quand on sait ce que c’est.
C.: En quoi consistera votre travail comme présidente de la Commission documentaire ?
I. C.: D’abord, il s’agit de la lecture de projets. Et, visiblement, il y a une centaine de projets par session, ce qui semble énorme. Comme il y a trois commissions par an, on en est à 300 projets par an. Ensuite, les auteurs et les producteurs viennent défendre leurs projets pour des commissions qui sont des commissions en écriture, en développement, en production, en finition. Il y a aussi une session pour les films minoritaires. Donc, ça fait énormément de rencontres et, à mon avis, ça doit être très difficile parce que les budgets sont ce qu’ils sont. Il n’y en a pas assez, il y a de plus en plus de projets. Et, c’est difficile de dire non à des gens qui ont travaillé pendant des mois. Je pense que ça va être la partie la plus difficile pour moi. C’est de savoir à quel point ça demande de l’énergie, du boulot, de l’investissement, des rencontres avec des gens, etc. C’est vraiment la partie que j’appréhende en fait.
C.: On vous a peut-être aussi choisie pour votre vision du documentaire.
I. C.: Je ne sais pas si j’aurai une influence par rapport au choix parce qu’on est sept en commission. J’ai la même voix que les autres et je pense que c’est très démocratique donc on discute beaucoup. Ce qui m’importe à ce stade-ci, c’est forcément de faire les bons choix ou de faire les meilleurs choix possibles. Mais, c’est aussi d’être très respectueuse et bienveillante par rapport au travail de tous ces gens. Pour moi, ce n’est pas un examen mais un concours. Il faut choisir parmi les candidats et ce n’est pas parce qu’on n’est pas choisi qu’on n’a pas fait un bon projet. J’espère vraiment qu’il y aura beaucoup de bienveillance et d’écoute. Et, malheureusement, les choix seront là et on essaiera de faire le mieux possible. On est à un moment complexe et difficile. C’est un peu trop tôt pour le dire parce que je n’ai pas encore commencé et je n’ai pas encore appréhendé ce que ça représentait. C’est forcément différent de ce que je faisais à la RTBF et, à la fois, ce sont des films qu’on peut coproduire avec la RTBF. Donc, j’avoue que j’attends ça avec une certaine impatience et un peu d’appréhension, en espérant qu’on fera les bons choix.
C.: Quel type de documentaires voudriez-vous défendre?
I. C.: C’est très important pour moi que le documentaire trouve une place sur le service public. Et on a de la chance avec la RTBF car on a quand même une case documentaire tous les jours sur une chaîne. Malheureusement, la difficulté, c’est de faire connaître et d’amener le public à venir voir. Quand on a regardé un documentaire, on en sort toujours plus curieux. Ça nous rend conscients du monde dans lequel on vit, ça nous interroge, ça nous pose des questions, ça nourrit le débat. Amener les spectateurs en salle a toujours été un grand challenge pour moi depuis dix ans. Je n’ai pas de recette magique mais je pense que c’est fondamental de continuer à en faire de tous les styles pour essayer de capter à un moment un public qui va y trouver un intérêt. Je n’ai pas envie de faire que du documentaire élitiste ou d’auteur. Je trouve qu’au contraire, il faut pouvoir s’ouvrir à d’autres styles, à d’autres manières peut-être de raconter le réel. Je suis curieuse de ça et je n’ai donc pas envie de rentrer dans des cases. J’aime bien être surprise, j’aime bien l’audace. Il faut défendre des regards singuliers mais en tenant aussi compte du public car si on n’accroche pas le public, je pense qu’on a raté sa cible. Un film coûte beaucoup d’argent donc s’il n’est pas vu, c’est un peu dommage. Mettre les films en avant, faire en sorte que le public soit présent, pour moi, c’est quand même quelque chose d’essentiel.
C.: Qu’est-ce qui accroche le public? Un sujet? Une forme spécifique?
I. C.: La forme, le rythme, le fond sont importants. Il y a aussi parfois un moment de diffusion, le film tombe parfois au bon moment et recueille tout à coup un engouement qu’on n’avait peut-être pas imaginé au départ. Il n’y a pas de recette miracle mais je pense aussi que les réseaux sociaux qui permettent de faire savoir qu’un film existe jouent un rôle important. Il faut toujours anticiper ce qui va pouvoir être intéressant, pertinent dans plusieurs années parce qu’il y a des films qui mettent très longtemps à émerger.
On peut aussi miser sur la confiance qu’on peut avoir dans un auteur. Il y a des gens qui écrivent des dossiers magnifiques et puis les films, au bout du compte, ne sont pas exceptionnels et vice versa. Toute la difficulté est là: sentir, repérer, croire que telle histoire peut vraiment avoir un impact au moment où il sort parce que je pense que ce qui est important, c’est d’avoir un impact. Les films doivent raconter quelque chose, doivent impacter.
Il s’agit de bien choisir le sujet, la manière de le raconter mais ce qui est magique dans le documentaire, c’est qu’on ne sait jamais. On peut très bien avoir préparé son film et puis, tout à coup, il se passe quelque chose qui nous envoie totalement dans une direction qu’on n’avait pas tout à fait prévue et qui fait tout à coup la force du film. Ça ne va jamais tout à fait là où on a imaginé que ça allait aller.
C.: La défense d’un documentaire réside peut-être aussi dans les différentes étapes de réalisation?
I. C.: Oui, l’écriture d’un projet, c’est le début et c’est très important. Mais après il se passe tellement de choses et la difficulté, c’est aussi de pouvoir se laisser porter par les choses parce que, parfois, c’est difficile de changer en cours de route ce qu’on avait imaginé. Ce qui est important, c’est d’aller dans les nuances, d’aller dans ce qui est plus subtil. Ça va un peu à contre-courant de tout ce qu’on a comme images, comme flot d’informations. Le documentaire permet, tout à coup, de prendre le temps, de regarder, d’observer, d’essayer de comprendre, de donner à réfléchir, pas de donner une pensée.
C.: Combien de projets sont acceptés par Commission?
I. C.: À peu près un sur quatre. Tu peux passer trois fois chaque commission : écriture, développement, documentaire. Imagine si tu passes neuf fois et que tu n’obtiens rien. J’aimerais, avec cette équipe, qu’on choisisse des films très forts avec de la bienveillance et du professionnalisme. J’aimerais que les réalisateurs, réalisatrices qui ne sont pas choisi ·es puissent rebondir sans être dégouté ·es.