Cinergie : L’Âge mûr est un premier long métrage de fiction, mais on a le sentiment qu'il s'agit d'un film fort personnel et très mûri. À quel moment avez-vous senti que cette histoire devenait un long métrage et quelle en a été la véritable genèse ?
Jean-Benoît Ugeux : Je savais très vite que ça allait être un long métrage parce que j'avais l'impression que c'était un sujet qu'il fallait plutôt développer dans la durée. Dans mes courts métrages, c'était toujours la famille qui m'intéressait. Mais là, j'avais l'impression qu'il fallait que ce soit un peu plus long. Et en fait, la genèse du projet, c'est l’histoire d’un de mes amis assez proches, séparé de sa copine, avec laquelle il avait vécu pendant environ six ans. Et, du jour au lendemain, il n'a plus vu les enfants parce que la rupture avait été difficile. Finalement, des années après, il les a retrouvés. Mais je me suis dit que c’était extrêmement cruel, qu’il n'y avait pas de législation par rapport à cela. Ça m'intéressait de pouvoir se dire que tout d'un coup, quelqu'un était privé des beaux-enfants, alors qu'il les avait élevés et accompagnés. Cette déchirure-là m'intéressait.
C. : Vous avez écrit le film à quatre mains, le coscénarisant avec Julie Debiton. Comment s’est déroulé ce travail de coécriture ?
J.-B. U. : Je cherchais quelqu'un pour m'aider. Je sentais qu'il me fallait travailler avec une femme parce que j'écrivais quand même beaucoup de rôles de jeune fille. Et je n'avais pas d'enfant à ce moment-là. C'est mon agent, François Tessier, qui m'a dit qu’il avait en tête quelqu’un qui pourrait peut-être me convenir. Je lui ai, dès lors, fait lire un traitement. C'était encore assez court. On s'est retrouvés à Paris et on a discuté pendant longtemps. Et de A à Z, c'était super ! On a travaillé ensemble pendant plusieurs années. C'était vraiment la personne qu'il fallait pour ce projet. C'était très chouette.
C. : Ce sont certains des scénarios qu’elle avait écrits qui vous ont convaincu de travailler avec elle ?
J.-B. U. : Elle n'avait pas encore écrit tant de choses que ça. Ce qui m’a séduit, c'était plus la manière qu'elle avait eue, dans le traitement, de déjà soulever des lignes, en soulignant ce qui était problématique, ce qu'il fallait développer, ce à quoi elle était sensible. Et c'était effectivement la bonne personne.
C. : Combien de temps a duré l’écriture du scénario ?
J.-B. U. : On a coécrit pendant deux ans, je crois. Comme elle habitait Paris, on travaillait en partie via Skype. Et puis, à certains moments, elle reprenait de la matière. On se la dispatchait. Parfois, elle faisait de la structure, parfois, c'était moi. Et puis, on se disait : « ne touche pas à tel endroit du scénario, c'est moi qui y touche. » Elle me renvoyait des versions, etc. Et une fois tous les six mois environ, on se retrouvait une semaine, pendant laquelle on travaillait vraiment à deux.
C. : Vous êtes non seulement le réalisateur du film, mais vous interprétez aussi son personnage principal, Ludovic, qui est quasiment de tous les plans. Comment parvient-on à partager son attention entre l'interprétation de son propre personnage et le regard que nécessite la mise en scène?
J.-B. U. : J'avoue que c'est extrêmement compliqué de passer de l’un à l'autre. Je l'avais fait sur des courts métrages. Et là, je suis en train de faire un nouveau long métrage où je procède à nouveau de la sorte. Mais c’est une comédie, c'est un peu plus facile. Là, c'était très difficile, surtout que c'était une équipe technique que je ne connaissais pas très bien parce que tout le monde n’était pas libre tout le temps. Je n'ai dès lors pas travaillé spécialement avec des gens avec lesquels j'avais l'habitude de travailler. Ce n'est pas comme si on avait un roulement qu'on connaissait bien. Et j'avais ainsi tout le temps l'impression d'abandonner le poste. Quand je faisais la mise en scène, je me disais que je devais rester avec les acteurs, être avec eux, faire des blagues, rigoler, tenir l'équipe des comédiens et des comédiennes. Et quand je restais trop avec les comédiens, je me disais parfois qu’il fallait quand même que je regarde les cadres. Parce que parfois, je découvrais des choses le soir, en réalisant que ce n’était pas exactement ce que j'aurais voulu. C'était difficile. On a cherché des protocoles, au fur et à mesure, qu'on a trouvés, qui marchaient bien pour certaines choses, moins pour d'autres. Mais c'est très compliqué de passer de l'un à l'autre. Je suis très content du résultat mais en temps réel, j'avais tout le temps l'impression de devoir sacrifier un des deux postes.
C. : En parallèle, vous dirigez des comédiens remarquables comme Ruth Becquart, Laurent Capelluto ou encore Catherine Salée. Est-ce plus difficile de diriger des partenaires lorsque l'on joue soi-même dans pratiquement toutes les scènes ?
J.-B. U. : Ce sont des acteurs que je connaissais tous assez bien. C'est un peu pour ça que je les ai engagés : ça me rassurait qu'ils soient là. Parfois, on a des soucis avec des gens qu'on connaît parce qu'on peut avoir des habitudes, des systématiques, en se disant : « non mais allez, s'il te plaît, fais gaffe à ça. » C'était plus difficile avec les ados, parce qu'elles n'avaient pas beaucoup d'expérience, surtout la grande, qui avait très peu tourné. C'était, par conséquent, plus difficile de les diriger. Ma compagne est venue m'aider à faire le coaching des enfants. Mais avec les autres, au contraire, comme c’étaient plutôt des copains, ça se passait un peu tout seul, et une fois qu’on avait réussi à résoudre les questions de mise en scène, on se retrouvait sur le plateau, on rigolait entre nous, c'était assez facile.
C. : Comment s'organisait, concrètement, le tournage ? Aviez-vous mis en place des garde-fous pour garder suffisamment de recul ?
J.-B. U. : Le garde-fou, c'était le scénario. J'aime bien travailler avec des improvisations mais l'idée, c'était de dire qu’on avait un scénario qu’on avait développé pendant quatre ans et qu’il avait passé les commissions. Je faisais confiance à Julie. J’essayais différentes choses mais quand ça ne marchait vraiment pas, j’écoutais mon premier assistant, Franck Morand, qui me disait de revenir alors au scénario. Que ça, c'est sûr que ça fonctionnerait. Et c'est donc ce qu'on faisait. Par contre, Nicolas Rumpl, le monteur, et Julie, la coscénariste, voyaient les rushes tous les jours, via des liens. Il y a donc des séquences qu'on a refaites. Au début du film, on essuie toujours un peu les plâtres. Il y a plein de petites séquences qui constituent un peu des liants. Quand des séquences apparaissent très tendues, très chargées, il faut d’autres petites séquences où il ne se passe pas grand-chose : des séquences où je mange un petit truc dans la bagnole, etc., qui étaient des bonus mais qui sont restées. Et ça, c'est vraiment grâce au monteur.
C. : Le casting donne le sentiment d'avoir été pensé avec beaucoup de précision. Qu'est-ce qui vous a convaincu que Ruth Becquart, Laurent Capelluto et Catherine Salée étaient les bonnes personnes pour ces rôles ? Qu'apportent-ils que vous ne retrouvez pas ailleurs ?
J.-B. U. : Laurent, on avait déjà travaillé ensemble dans Zone Blanche, notamment. J'aimais vraiment beaucoup son côté un peu gentleman, un peu anglais. Comme c'est un personnage sur lequel le mien a, quelque part, une emprise, un ascendant, je voulais quelqu'un qui n'avait pas la même énergie que Ludovic, parce que Ludovic est très babillard, il a beaucoup de faconde, il prend beaucoup la parole. Je voulais donc un type qui était beaucoup plus en retenue. Laurent, je savais que c'était la bonne personne par rapport à cela. Catherine, on a travaillé tellement ensemble que je savais que c'était elle. Pour tous les autres rôles, j'écrivais pour les gens. Il y a deux-trois rôles que j'ai dû caster pour des plus petites choses. Et puis il y a des amis qui ont tourné dans le film, mais que j'ai dû couper au montage, notamment Vincent Lecuyer, et pas mal d’autres copains. Mais j'ai très peu casté, en fait. J'ai casté Ruth parce qu'il me fallait une comédienne flamande et les ados. Mais pour les autres personnages, j’ai très peu casté. J'ai écrit pour les copains, en leur disant, parfois, que je n’avais malheureusement qu'un jour de tournage à leur donner, que j’étais désolé, mais que ça me rassurait qu’ils soient là, et c'était gagnant pour tout le monde.
C. : Ludovic est un personnage complexe : touchant, maladroit, parfois déroutant. Lorsqu'on l'interprète soi-même, où s'arrête le personnage et où commence Jean-Benoît Ugeux ? En d’autres termes, qu'avez-vous puisé en vous pour lui donner vie ?
J.-B. U. : Souvent, en commission, on me disait que c’était un gros connard de droite (sic). C'était quelque chose qui revenait très souvent. Que c'était un type qui n’a pas de problème d'argent, qui considère tout le monde comme ses subalternes, etc. Je leur ai dit de ne pas s’inquiéter, que c’était moi qui allais le jouer. Et je sais que j'ai une espèce de mélancolie, j'ai un truc un peu triste comme ça, avec mes petits yeux bleus de chien battu. Je sais que je vais approcher quelque chose et je vais y mettre beaucoup d'humour. Et donc ça, c'était très important pour moi, parce que Ludovic n’est pas spécialement proche de moi. Je ne suis, en effet, pas spécialement de ce milieu-là, je ne suis pas architecte, etc. Je savais que, par rapport à cela, j'allais pouvoir apporter des choses à Ludovic. Mais on n’a pas spécialement le même rapport aux choses parce que Ludovic ne prend pas tellement soin des gens. Personnellement, je suis assez proche de mes amis, je suis vigilant, alors que Ludovic, c'est un type qui court à travers tout et qui s'en fout. C'est une espèce de libéral qui a surtout misé sur la réussite. Mais je savais que je voulais vraiment que ce personnage puisse être à la fois, à certains endroits, une crapule et, à d’autres, quelqu'un que l'on plaint. Toute la complexité du personnage, il fallait qu'elle soit écrite. Mais je savais en la jouant que j'allais pouvoir y rajouter des choses. Et quand je sors de salle et que je croise des gens - tout le monde n'aime pas le film mais en tout cas certaines personnes qui ont vu le film et qui m'en parlent me l’ont dit -, ils me confient parfois que Ludovic, on a envie de lui foutre des claques, mais qu’on a aussi envie de le prendre dans les bras. Je me dis alors que le film est réussi : si, au moins, on peut raconter la complexité de quelqu'un, alors le film a fait le travail.
C. : La musique occupe une place très spéciale dans le film et le piano vient ponctuer les émotions avec beaucoup de justesse, sans jamais les souligner lourdement. Comment avez-vous pensé cette place de la musique dès l'écriture et jusqu'au montage ?
J.-B. U. : Pour la musique, c'est particulier parce que j'avais commandé une musique à un guitariste que j'aime beaucoup, et qui finalement a proposé des musiques, mais qui étaient beaucoup trop mélancoliques. Et comme il y avait justement cette mélancolie du personnage, moi, j'y ai tenu mais mon monteur, lui, bloquait un peu, et à juste titre. Il y avait, selon lui, un côté un peu western, un peu vieux cow-boy, qui mettait Ludovic dans une autre époque, tandis qu’il est déjà un peu d'une autre époque. On a dès lors testé assez rapidement cette sonate de Scarlatti pour piano, que j'adorais et que j'avais déjà utilisée dans un court métrage il y a très longtemps : la sonate 141. On s'est dit qu’on avait envie que la sonate arrive au début comme quelque chose qui matrice le film et puis qu'elle s'abîme dans le film au fur et à mesure. On a donc fait des essais un peu techniques, avec l'IA, en trichant un peu sur le morceau, mais en sachant que j'allais le faire enregistrer par Fabian Fiorini, avec qui j'avais déjà travaillé sur La Musique (NDLR : deuxième court métrage de fiction réalisé par Jean-Benoît Ugeux, après Eastpak), pour que le morceau se délite un tout petit peu. Et on a ce morceau qui revient à plusieurs reprises et qui, à chaque fois, change très légèrement. Il frotte un tout petit peu les harmonies. Et ça, c'est quelque chose auquel on a pensé très rapidement.