Voilà la note d’intention de ce documentaire que Caroline Guimbal narre et qui fait intervenir la voix de sa maman. Elle fait le portrait de cette mère qu’elle a filmée pendant au moins dix ans, l’accompagnant notamment dans ses derniers mois. Une femme dont la poésie et la joie se sont trop souvent confrontées à des drames : après son divorce, déjà mère de deux enfants, Nathalie s’est en effet retrouvée dans une relation abusive, avec un compagnon qui la rouait de coups (« J’avais l’impression qu’il voulait me déformer le visage ») et la violait. « Je me souviens des disputes et des hématomes, qu’il voulait que tu prennes du poids pour que tu ne séduises plus d’autres hommes », lui dit sa fille. « Je me souviens d’un avortement, mais aussi que nous sommes retournées vivre chez ton agresseur. Et de la police qui te demandait : ‘Qu’est-ce que vous avez fait pour mériter ça ?’ »
Après cette période sombre, la survivante a su garder son optimisme : « La vie nous fait des cadeaux tout le temps. Rien n’est plus personnel que la communication avec les esprits de la nature, c’est ce que j’ai de plus beau, intime, immense, infini. Mais ça ne suffit pas à être heureuse : il manque les hommes. Tout le travail, c’est de garder toute la douceur et tout l’amour malgré l’usure du temps ». Cette deuxième vie, Nathalie l’a entamée d’abord en se cachant dans un fourgon dans la forêt. Un endroit qu’elle considérait comme magique, dans une période de communion avec la nature, à l’origine de sa poésie. Ensuite en créant une association pour apprendre l’histoire du monde aux enfants. Et surtout en voyageant : Algérie, Égypte, Pakistan, Afghanistan, Inde, Palestine : explorer le berceau de la civilisation afin de comprendre le monde et les religions.
Puis, à Noël, la réalisatrice, qui venait d’apprendre qu’elle était enceinte, a également appris que sa mère souffrait d’un cancer du pancréas, incurable. Pour elle, à partir de là, tout s’est mélangé : le passé était confus et il y avait si peu de temps pour comprendre. Elle avait peur que sa mère meure « aigrie, en colère ». « Tu es comme Superman, que j’admire tant. Mais Superman ne souffre pas. Je rejette ta souffrance, car j’aime trop tes pouvoirs. J’ai peur que tu sois vulnérable, fragile, presque comme un enfant ». Cette mort proche, il fallait pourtant l’accepter. Avec une caméra, le processus s’est peut-être avéré plus supportable.
Caroline Guimbal signe ainsi un vrai geste d’amour filial, un document intime, mais aussi politique, entrecoupé d’images d’archives familiales, de photos et de conversations avec Nathalie captées à différents âges. Elle y montre le rapport particulier que la défunte entretenait avec la nature, l’histoire, l’art, mais aussi son refus de maudire les hommes, malgré les coups reçus. Avec poésie et délicatesse, la cinéaste donne la parole à une femme qui aurait pu rester perdue, mais qui s’est lentement reconstruite, au cours de discussions qui montrent une personnalité attachante, tâchant du mieux qu’elle peut de réconforter celle qui, bientôt, donnera la vie. C’est le portrait d’une femme d’apparence ordinaire, dotée d’un monde intérieur, d’un esprit et d’une résilience extraordinaires.