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L'Île de la Demoiselle, de Micha Wald

Les bannis

1542, Marguerite de la Rocque (Salomé Dewaels) est promise à son oncle (Patrick Descamps), vice-roi du Canada et commandant d’une expédition vers le Nouveau Monde. Durant le voyage, elle est séduite par Thomas d’Artois (Louis Peres), un homme de l’équipage, mais il finit par la violer. Lorsque sa grossesse est découverte en pleine traversée, Marguerite est accusée d’avoir souillé l’honneur du vice-roi. Elle est abandonnée sur l’« île des Démons », caillou humide et désert au large du Canada, en compagnie de son violeur et de Damienne (Candice Bouchet), sa servante. Le trio va devoir lutter contre les éléments, la faim et le froid, tandis que le désespoir, la rancœur et la folie menacent de les emporter.

« Le destin d’une femme que l’histoire a oubliée », indique l’affiche du troisième film de Micha Wald (Voleurs de Chevaux, Les Folles Aventures de Simon Konianski), qui revient après 17 ans d’absence. Cette femme, Marguerite - nous l’apprenons dès le prologue -, a survécu de justesse après être restée deux ans sur cette île de malheur. C’est sa cousine, la Reine de Navarre (Alexandra Lamy), devenue son amie et sa confidente, qui conta son histoire dans l’Heptaméron, recueil de nouvelles publié en 1558, après l’avoir défendue lors de son procès, en 1545. Car, oui, comme si elle n’avait pas suffisamment souffert, à son retour sur le continent, Marguerite fut accusée de blasphème, menacée de terminer ses jours sur le bûcher pour avoir affirmé que c’est Dieu qui l’avait sauvée, elle, la catin infidèle.

C’est la version des faits narrée par Marguerite qui est illustrée à l’écran, contrastant avec les mensonges que les hommes qui l’ont croisée ont proférés à son encontre - de quoi se plaint-elle, elle qui, après tout, peut « s’estimer heureuse que son oncle ne l’ait pas pendue ? ». Marguerite est une jeune femme à qui personne n’a jamais laissé le choix : mariée de force (deux fois), violée par un « preux » chevalier (qui, pour une raison assez incroyable, se prend toujours pour une sorte de sauveur providentiel, persuadé qu’elle a besoin de lui pour survivre sur l’île – nous verrons que ce n’est pas le cas), obligée d’accoucher et d’élever un enfant qu’elle n’a pas désiré (« Un enfant, même celui-là, est toujours un cadeau du Seigneur », lui explique sa servante - et l’avortement est une pratique de sorcières)... Coincée sans grand espoir d’être secourue, c’est seulement lorsqu’elle commence à faire ses propres choix, à remettre en cause les conventions, que Marguerite se met véritablement à vivre, à exister, faisant preuve d’une résilience qui fait défaut à ses deux compagnons d’infortune.

Film d’aventures tragique et survival ouvertement féministe (tous les hommes vus à l’écran sont lâches et pathétiques), situé en terrain terriblement anxiogène (une île pluvieuse sans la moindre ressource exploitable), le nouveau film de Micha Wald illustre toutes les péripéties inhérentes au genre : trouver à manger (des racines, des oiseaux, du poisson), trouver un refuge (dans une grotte lugubre), faire un feu pour alerter les bateaux, fabriquer un radeau, tenter un auto-avortement avec une grosse pierre, changer d’avis, accoucher dans d’atroces douleurs, nourrir un bébé sur un terrain où rien ne pousse - le tout dans un climat d’hostilité pesant créé par Thomas, au bord de la folie, misérable et bien plus désemparé face à l’adversité qu’il ne tente de le faire croire. Entre les deux ennemis (il veut absolument créer une famille, elle ne supporte pas qu’il la regarde ou la touche), une servante très pieuse joue les arbitres. Si la merveilleuse Salomé Dewaels (et ses grands yeux) s’avère, comme toujours, formidable, le rôle le plus intéressant ici est probablement celui de cette sévère matrone fort peu dégourdie, déchirée entre ses croyances archaïques et sa compassion grandissante envers sa jeune maîtresse. Candice Bouchet l’incarne comme une femme éternellement apeurée, qui trouve peu à peu sa force dans l’entraide et dans le sacrifice.