Il faut une bonne carte routière pour arriver à Epagnat, charmant hameau rural situé au centre de la Creuse, le département le moins peuplé de l'Hexagone. Un soleil radieux, qui inciterait plutôt à la flânerie, berce les doux vallonnements de la région en ce week-end de juin. On ressent le parfum nostalgique d'une France profonde qui n'existe plus dans beaucoup d'endroits mais que le cinéma aime tellement représenter. C'est dans ce cadre bucolique que Lucas Belvaux tourne son septième long métrage, le deuxième pour la télévision, Nature contre nature. Nature contre nature raconte les aventures d'un psychanalyste de la ville venu s'installer à la campagne.
Rapidement, il s'aperçoit qu'une bonne partie de l'économie du village où il s'est installé repose sur un système de troc : plutôt que de payer en argent sonnant et trébuchant, on échange biens et services contre d'autres biens et services : un cours d'anglais contre un lapin, un entretien automobile contre un panier de légumes... et une séance de psychanalyse contre quelques poules. Cela s'appelle un S.E.L (Système d'échange local) et c'est une invention écossaise. Il en existe plusieurs qui fonctionnent tout à fait efficacement en France, principalement dans des zones rurales. Notre psychanalyste perçoit assez rapidement les avantages de la chose. Mais les institutions officielles qui régissent le cadre de sa profession et l'inspection du travail ne l'entendent pas de cette oreille.
Entretien
Cinergie : As-tu été surpris par l'accueil de la trilogie ?
Lucas Belvaux : Je savais que c'était un projet qui ne pouvait être accueilli de manière tiède. Soit les gens allaient être enthousiastes, soit ce serait une catastrophe. Un projet de ce genre, si tu l'aimes, tu ne parles pas de tes réserves. C'est, je pense, ce qui s'est passé.
C. : Aujourd'hui, la sortie DVD des trois films rencontre un joli succès, notamment parce qu'il permet au spectateur de se raconter son film comme il l`entend. Avais-tu d'entrée de jeu pensé à l'apport du DVD ?
L.B. : Quand j'ai commencé à écrire la trilogie, le DVD n'existait pas ! Je m'y suis mis après avoir achevé le scénario de Pour rire. Il s'est ensuite écoulé 2 ans pour réunir le budget de Pour rire, puis cinq ans pour financer la trilogie, et un an et demi pour la tourner et la monter. Je n'ai donc pas pensé au DVD mais j'ai tout de suite eu en tête l'idée que, selon l'ordre dans lequel on verrait les films, on en aurait une perception différente et que les spectateurs pourraient y penser lors des passages en télé. J'ai beaucoup pensé dès le début à ce que pourrait apporter la « revoyure », je souhaitais que les spectateurs aient l'envie de revoir les films, pour y découvrir d'autres choses. Quand on les voit pour la première fois, il y a beaucoup d'éléments que l'on ne perçoit pas, mais qui deviennent parlants à la deuxième vision, pour autant qu'on ait aussi vu les autres films. Dans Un couple épatant, le personnage de François Morel est filé par le flic joué par Gilbert Melki jusque dans un jardin public, où sa fille vient lui parler. Il y a une troisième personne qui est derrière eux, qu'on voit très nettement, qui ne fait que passer et qu'on prendra comme un figurant quand on voit le film pour la première fois. En fait, dans Cavale, on se rend compte que ce personnage est lui-même en train d'effectuer une filature. Cela, je le savais dès l'écriture ; ce n'est pas des hasards.
C. : Pourquoi, après un projet aussi ambitieux, as-tu enchaîné avec un téléfilm ?
L.B. : Je voulais tourner vite, passer l'éponge et repartir ensuite sans angoisse sur un nouveau projet pour le cinéma. Je voulais un projet relativement peu important, où la notion d'ego était moins évidente. Patrick Sobelman, qui avait produit la trilogie pour Agat Films, m'a proposé ce scénario de Jean-Luc Gaget, que nous avons retravaillé ensemble. C'est une histoire pour la télé, un film moins prestigieux sur le papier, a priori il y a moins d'enjeu, on en attend moins. Il est vraiment fait pour les petits écrans et je n'ai pas du tout l'envie de batailler pour qu'il sorte en salle. Je ne voulais pas être prisonnier de la trilogie. C'est une manière de m'en libérer, de revenir à quelque chose de plus normal, de plus modeste. Je me dis que, maintenant, on va m'attendre au tournant. Peut-être, qu'on m'attendra moins avec ce téléfilm.
C. : Comment as-tu reçu le scénario de Nature contre nature ?
L.B. : Le scénario m'est arrivé pendant le tournage de la trilogie. C'est Patrick Sobelman qui m'en a parlé. Je ne connaissais pas Jean-Luc Gaget qui en est l'auteur. A l'origine, ce film devait appartenir à une collection aléatoire inspirée par un très beau téléfilm de Robert Guédiguian, L'argent fait le bonheur. Ce film parlait du rapport à l'argent dans une cité de Marseille, aujourd'hui. Laurence Bachmann, qui avait produit ce film pour France 2, avait dit à Guédiguian, qui est aussi producteur au sein d'Agat Films : « pourquoi ne referions nous pas des films comme celui-là ? Il n'y a pas que ARTE qui a pour mission de faire des fictions intelligentes en télé. » Ils ont élaboré une règle du jeu pour une future collection : il fallait que les films soient des comédies, qu'ils se déroulent en province, et qu'on y parle d'argent. Agat films a lancé un appel d'offres à des réalisateurs pour recevoir des sujets qui correspondaient à ces trois critères. Ils en ont reçu quelques-uns, dont Nature contre nature, qui se déroule en Creuse. Comme Patrick Sobelman savait que j'avais des attaches avec la Creuse, il m'a demandé de le lire et l'idée m'a plu.
C. : Tu sembles t'amuser vraiment en le faisant. Pourtant, quand on parle des téléfilms, on imagine beaucoup de contraintes.
L.B. : Non, on est assez libre. On n'est pas vraiment dans un film formaté pour la télé. C'était le deal que nous avions convenu avec France 3, qui le diffusera, dès le début. Cela ne doit pas rentrer dans une case : pas de cahier des charges, pas de héros récurrent... Et puis, l'équipe est rodée, il y a quand même pas mal de gens qui ont travaillé sur la trilogie. Les gens travaillent facilement ensemble, ça va vite et plus un tournage roule, plus je suis libre, plus c'est facile. C'est assez amusant. On a la liberté d'essayer des plans en se disant que peut-être on les supprimera au montage. C'est un tournage très chaleureux et détendu, ce que n'était pas la trilogie, que j'ai vécue comme une longue bagarre. Avec Pierre Milon, le chef opérateur des trois films, on a vécu le tournage à la fois comme quelque chose de passionnant, de jouissif, d'extraordinaire, et en même temps comme une expérience fatiguante, une bagarre de chaque minute. C'est très difficile de tourner aussi longtemps avec un budget réduit. C'est comme courir un marathon au rythme d'un sprint. Le problème des films sous-financés, c'est qu'il faut respecter des échéances très courtes. Quand on commençait une journée, il n'était pas possible de s'offrir des retards. A un moment donné, avec Pierre, on a enchaîné trois semaines sans prendre de repos. Avec des tournages en montagne, des tournages mixtes qui commençaient la journée et finissaient de nuit. On a même tourné le dimanche. Durant cette période, on a tourné les plans sur le glacier qu'on voit dans Cavale. On devait faire attention aux traces. On tournait à 3000 mètres d'altitude, en s'enfonçant à chaque pas. On avait repéré la veille, un dimanche, en se levant à cinq heures. De plus, Pierre et moi, on avait tourné le samedi et le dimanche précédents. Dans ces films, il y a beaucoup de scènes très physiques. On finissait rétamé tous les soirs et on savait qu'il fallait recommencer le lendemain au même rythme. C'est cela qui était difficile.
C. : Dans la trilogie, il y avait trois monteurs différents. Pourquoi ne pas avoir pris trois chefs opérateurs différents ?
L.B. : J'ai un principe de base. Le soleil est le même pour tous, donc il ne peut y avoir qu une seule lumière en gros. Donc il y a eu trois monteurs différents pour donner des tons différents aux trois films, mais un seul chef opérateur. Eventuellement, il aurait pu y avoir trois cadreurs.
C. : Après Nature contre nature, vas-tu revenir vers le grand écran ?
L.B. : Oui. J'ai un scénario qui est prêt. Il sera toujours produit par Agat Film pour la France et par Entre Chien et Loup pour la Belgique. On a déjà reçu l'avance sur recettes en France et on attend la réponse de la Communauté française. Il semble a priori assez facile à financer. Je pourrais le définir comme un polar social. Je ne tiens pas à en raconter l'histoire. Je n'ai pas envie que ceux qui le verront s'imaginent des choses et soient surpris lorsqu'ils le découvriront. Je compte tourner dans la région liégeoise. L'histoire a un arrière-goût simenonien. Liège est une belle ville, avec des décors que je rêve de filmer et j'ai envie de faire un film belge. Il n'y a pas mal d'acteurs belges avec lesquels je compte travailler : Natacha Régnier, Claude Semal, Patrick Descamps...
C. : Tu es parti en France à 18 ans et tu y as fait presque toute ta carrière. C'est une envie de retour aux sources ?
L.B. : Je ne me revendique pas cinéaste belge, je m'en fous. Aujourd'hui cela n'a pas de sens. Les films font le tour du monde, les financements font le tour du monde. On travaille avec des gens du monde entier. Moi, je ne me pose jamais la question de savoir si je suis Belge ou Français ? Ca n'a pas beaucoup de sens. En revanche, un film peut avoir une couleur. Il y a une identité des films. Quand je vais voir un film argentin, j'aime ressentir qu'il est argentin. Par exemple, Pour rire était un film très français, parisien même. La trilogie en revanche c'est plus apatride. Avant d'être français, c'est un film que j'ai écrit en pensant spécifiquement à Grenoble. Nature contre nature est un film provincial. Je pense que le prochain sera un film belge, même si l'historie n'est pas typiquement belge, parce qu'il y a des choses que j'ai mises dans l'écriture qui ne sont pas des souvenirs ou des sensations d'enfance, mais du « ressenti » qui pour moi est lié à la Belgique.