Cinergie.be : Pouvez-vous pitcher la série ?
Olivier Tollet: C’est un polar d’enquête dans un monde où une femme invente une borne qui permet de communiquer avec les morts. Cela change le rapport au deuil et transforme le métier de policier. On suit un enquêteur de la brigade Ethernel chargé de retrouver les objets transitionnels des victimes pour recueillir leur déposition post mortem. Il est très bon pour trouver ceux des autres, mais il n’a jamais réussi à retrouver celui de sa femme assassinée le jour de l’invention. Sa quête est de retrouver sa voix pour permettre à sa fille de lui parler. La série raconte cette frustration intime dans un monde bouleversé.
Cinergie.be : Comment est née l’idée d’Ethernel ?
Olivier Tollet: Je travaillais avec Romain Renard qui a eu l’idée du projet après le décès de son papa. Il s’est retrouvé dans son atelier avec des objets partout et une frustration : ne plus pouvoir l’entendre raconter leur histoire. On est partis de cette idée de parler avec les morts. On a développé une bible, on l’a déposée au Fonds des séries, puis travaillé avec d’autres scénaristes. Quand la série est entrée dans une phase concrète avec la RTBF, on s’est tournés vers Nicolas Boucart pour apporter une approche plus visuelle, parce que nous on réfléchit beaucoup en termes de parole et de dramaturgie.
Cinergie.be : Comment s’est construite la collaboration entre écriture et mise en scène ?
Nicolas Boucart: Ce qui m’a plu, c’était l’approche douce et humaine du deuil et le principe de dystopie. Mes films utilisent beaucoup les images, les mouvements de caméra et les sensations plutôt que les dialogues. J’essaie de parler avec les silences. L’idée était d’amener une écriture plus sensorielle dans une série très dialoguée et de créer une chimie entre ces deux approches.
Olivier Tollet: Il nous défiait souvent en disant qu’on pouvait dire certaines choses sans dialogue. Il y avait une tension très saine entre une écriture dramaturgique et une approche plus visuelle.
Cinergie.be : Au-delà du polar, Ethernel propose une réflexion sur le deuil et la mémoire, était-ce central ?
Olivier Tollet: Oui, c’est même le cœur du projet. La possibilité de parler avec les morts répond à un fantasme très ancien. Les religions promettent déjà cela, nous on le traite par la technique. Cela change le rapport au deuil, mais aussi les institutions et les croyances. Offrir la possibilité de communiquer avec les disparus bouleverse la société. On ne voulait pas seulement un concept, mais explorer les conséquences humaines, intimes et collectives.
Nicolas Boucart: Ce qui m’a touché, c’était cette approche bienveillante du deuil. Ce n’est pas glauque, c’est presque apaisant. La série va progressivement vers une réflexion plus profonde sur ce que cela changerait dans notre rapport à la vérité, à la mémoire et aux morts.
Cinergie.be : Comment avez-vous travaillé l’identité visuelle et la présence des morts ?
Nicolas Boucart: On a cherché une grammaire commune avec le chef opérateur et les auteurs. L’idée était de rendre présente une absence. On a utilisé le vide, les décadrages, les reflets, les miroirs, les espaces laissés autour des personnages. Les mouvements de caméra continuent parfois sur le vide après la sortie des comédiens pour faire habiter l’espace. On a choisi une écriture plus lente, plus contemplative, avec des travellings et des silences pour installer une présence invisible.
Cinergie.be :Votre série adopte un rythme plus contemplatif qu’un polar classique, était-ce un choix assumé ?
Nicolas Boucart: Oui, c’est lié à ma manière de filmer. Je travaille souvent avec des mouvements lents et une écriture posée. Cela donne une série moins efficace au sens classique, mais plus atmosphérique. Le rythme contemplatif permet de laisser exister l’absence, de ressentir les espaces et d’installer une dimension presque sensorielle.
Olivier Tollet: Cette lenteur crée une tension différente. Le polar structure le récit, mais la mise en scène permet de respirer et d’installer la réflexion. Cela donne une série qui ne repose pas uniquement sur l’action.
Cinergie.be : Dans quel monde se situe Ethernel ?
Olivier Tollet: On voulait une science-fiction de basse technologie. Ce n’est pas un monde futuriste, c’est notre monde avec une seule modification : la borne. Les objets sont usés, patinés, avec une légère stylisation néorétro. On ne voulait pas d’un futur spectaculaire, mais d’un monde très proche du nôtre pour que la modification paraisse crédible.
Cinergie.be : Pourquoi ce choix d’une science-fiction minimaliste ?
Olivier Tollet: Cela permet de rester dans l’émotion et dans l’humain. Si l’univers est trop futuriste, on se concentre sur la technologie. Ici, la borne est presque la seule anomalie. Tout le reste est d’actualité, ce qui renforce l’impact. Cela permet aussi de parler d’un futur possible, pas d’un monde lointain.
Cinergie.be : Bruxelles devient presque un personnage, comment avez-vous pensé cette ville?
Nicolas Boucart: Bruxelles offre beaucoup de visages, industriels, art déco, moderne. On a voulu créer une ville un peu romancée, presque dystopique. On a travaillé les reflets, les contrastes, les lumières et essayé de filmer une ville plus vide.
Olivier Tollet: L’idée était aussi de rendre la ville plus universelle. Les plans pourraient être tournés ailleurs. On voulait une urbanité globalisée, presque interchangeable.
Cinergie.be : Le travail sonore et musical joue un rôle important, comment l’avez-vous abordé ?
Nicolas Boucart: La musique a été composée par Romain Renard. Il a créé un bloc important pour les six épisodes. Il y a une influence néo-noire, avec une dimension futuriste et contemplative. La musique accompagne les silences et les vides, elle soutient la présence invisible. Elle donne parfois une dimension presque sacrée à certaines séquences.
Cinergie.be : La série résonne avec l’actualité liée à l’intelligence artificielle, est-ce quelque chose que vous aviez anticipé ?
Olivier Tollet: On a été dépassés par l’actualité. Quand on a commencé à écrire, ces technologies n’étaient pas aussi présentes. On s’est rendu compte qu’on touchait à un fantasme ancien, celui de retrouver les disparus. La série s’inscrit dans cette réflexion, mais par le biais d’un dispositif narratif simple.
Cinergie.be : Était-il difficile de proposer une série de science-fiction en Belgique ?
Olivier Tollet: On ne l’a jamais vendue comme de la science-fiction. On parlait d’un drame familial avec un polar. Ensuite la chaîne a dû la classer et le terme faisait un peu peur. Mais ce qui compte reste l’émotion.
Nicolas Boucart: Il y a aujourd’hui une envie d’univers différents. La science-fiction permet d’inventer d’autres mondes et de réfléchir au nôtre. On voit une ouverture vers ces formes.
Cinergie.be : Comment s’est construit le casting ?
Olivier Tollet: Le casting a commencé très tôt avec ADK Casting. On a d’abord travaillé sur des propositions, puis demandé des essais sur plusieurs scènes, avant de faire des seconds tours avec une short list parfois assez large. On prenait le temps, parfois plusieurs heures, pour tester les dynamiques entre les personnages. On était impliqués à tous les niveaux, jusqu’aux silhouettes. La RTBF souhaitait aussi un casting ancré en Belgique, ce qui a orienté les choix, avec des comédiens francophones et néerlandophones, et l’idée de trouver des visages forts sans forcément reprendre les mêmes acteurs que dans les séries belges déjà identifiées.
Nicolas Boucart: On a dû aller chercher des comédiens moins attendus, ce qui a été très excitant. Alexia Depicker nous a impressionnés dès les essais, avec une grande précision de jeu. Pour le rôle de Lara, on cherchait initialement une comédienne italienne, mais Edwige Baily s’est imposée au casting. Elle a appris ses scènes en italien, puis travaillé avec un coach pour affiner l’accent romain. Elle a fait un travail très rigoureux, avec une implication très forte. Ce genre de rencontre a vraiment nourri l’identité de la série, parce que chaque acteur apportait une nuance particulière au monde d’Ethernel.
Cinergie.be : Utiliseriez-vous une borne Ethernel si elle existait ?
Nicolas Boucart: C’est une question que je me suis posée dès la lecture du projet. Cela pourrait apporter une forme de vérité, notamment pour confronter ce qu’on fait dire aux morts ou pour apaiser certaines situations. Mais il y aurait aussi des dérives importantes. Le fait de pouvoir réveiller des morts, de les interroger, ou même de les utiliser pourrait créer des abus. Cela changerait complètement notre rapport au deuil, à la mémoire, à la responsabilité. Il y aurait des conséquences positives, comme la possibilité de clore certaines histoires, mais aussi des conséquences dangereuses, avec des manipulations ou une impossibilité de laisser partir les disparus. C’est précisément cette ambiguïté qui m’intéressait dans la série.
Cinergie.be : Qu’attendez-vous maintenant pour la série ?
Olivier Tollet: La sortie sur Auvio est particulière, parce qu’elle est dilatée dans le temps. On ne sait pas exactement quand les gens regardent ni comment ils découvrent la série. La diffusion télévisée crée un moment plus collectif, plus massif, où la série existe en même temps pour un public plus large. Ensuite, on espère une carrière internationale, avec des ventes à l’étranger ou une diffusion sur d’autres plateformes. C’est souvent là que la série trouve une seconde vie.
Nicolas Boucart: La sélection à Séries Mania était déjà très importante pour nous, parce que c’était la première rencontre avec le public. Les spectateurs sont restés pour les deux épisodes, et les questions montraient qu’ils s’appropriaient le concept et la réflexion. Cela nous a rassurés sur l’universalité du projet. Maintenant, l’objectif est que la série circule le plus possible, qu’elle trouve d’autres diffuseurs et qu’elle puisse toucher un public plus large. Si un diffuseur lit cet article, on est évidemment disponibles pour accompagner la série et continuer à faire vivre cet univers.
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