Cinergie : En 1986, votre premier film Adoration était en compétition à Clermont-Ferrand. 40 ans plus tard, toute ta filmographie y est passée ou presque et vous y êtes à nouveau avec Souvenirs d'un ami.
Olivier Smolders : En effet, j'y suis arrivé pour la première fois avec un film qui risquait de provoquer des remous puisque c'était l'histoire de ce japonais qui avait accueilli, chez lui à Paris, une jeune Hollandaise, qui l'avait assassinée puis l'avait mangée. Le film était assez strict, en noir et blanc, sans beaucoup de commentaires, susceptible de provoquer des protestations, au moins quelques remous, et ça a été le cas. C'était une première bonne expérience, dans le sens où, quand on fait une proposition de cinéma qui est singulière, on espère qu'il y ait un retour du public. Je me souviens des discussions parfois houleuses, mais passionnantes avec des spectateurs qui sortaient de la projection de ce film.
Ensuite, effectivement, j'ai eu la chance d'avoir régulièrement des films sélectionnés. Puis forcément, au fil des années, j'ai noué des amitiés avec des organisateurs et avec des personnes qui y travaillaient. Pour citer une des retombées périphériques du festival, il y a très longtemps, je suis allé dans une classe de lycéens pour présenter un film, L'Amateur. L'un d'eux s'appelait Ismaël Joffroy Chandoutis. Il est venu faire des études à l'INSAS. Puisque j'y enseignais, je l'ai eu d'abord comme élève, et puis, très vite, j'ai été très passionné par son point de vue sur les images et, notamment, sur les images générées par l'intelligence artificielle. Petit à petit, on est devenus collaborateurs. C'est donc avec son aide que j'ai travaillé sur ce film qui intègre des images produites par l'intelligence artificielle. C'est ce genre d'histoire qui fait aussi l'intérêt du festival.
C. : En 1992, vous y receviez le Prix de la Jeunesse pour Pensées et visions d'une tête coupée. C'est cette génération-là qui, aujourd'hui, est aux manœuvres du festival.
O. S. : J'en suis très heureux. À chaque fois, j'envoyais des films avec un petit peu d'appréhension, puisque la plupart de mes films ont une partie un peu âpre. C'est encore le cas avec Souvenirs d'un ami. La séduction n'était pas automatiquement acquise, puisqu'il y a aussi un public assez averti qui voit beaucoup de films courts, qui ne se laisse pas enthousiasmer par le premier film venu. C'est un challenge intéressant pour un réalisateur d'aller à Clermont-Ferrand et une chance parce qu'ils reçoivent énormément de films et une toute petite partie est sélectionnée. (NDLA : +/- 5%)
C. : Qu'est-ce qui vous a amené à réaliser Souvenirs d'un ami ?
O. S. : C'est un film qui s'est construit sur un récit que j'ai publié il y a une dizaine d'années où je racontais l'histoire d'un de mes amis d'enfance que j'ai accompagné jusqu'au début de l'âge adulte. Il est décédé assez jeune. C'était un personnage assez romanesque, assez singulier, que j'ai toujours vu comme une espèce d'effet de miroir déformant par rapport à moi-même, qui étais un enfant assez timide alors que lui n'avait jamais peur de rien.
Je savais qu'il était décédé par son père. Sa maman était décédée. Il avait une sœur. Il y a eu ce dessin que j'ai retrouvé, un hibou, signé de son nom. Ce fut l'élément déclencheur qui a levé en moi toutes sortes de souvenirs de cette époque-là. J'ai commencé à les noter. Mais étaient-ils exacts ? Les avais-je fantasmés ? J'ai cherché sur Internet et j'ai retrouvé un peu par miracle le contact de son père que j'ai rencontré, à qui j'ai raconté mes souvenirs et qu'il a complété des siens.
Puis, j'ai écrit ce texte repris pour en faire ce film. D'autres souvenirs sont revenus à la surface et pour les besoins du film, j'en ai enlevé certains, j'en ai ajouté d'autres.
Je ne voulais pas utiliser des images, des photographies de cet ami. J'en ai d'ailleurs très très peu. Je ne voulais pas faire de reconstitution. J'ai d'abord essayé d'assembler des images trouvées, des vieilles photographies, des cartes postales, des extraits de films de famille, des extraits documentaires 16mm, et j'ai fait un collage, une espèce de composition avec une voix off. Ça fonctionnait, mais ça ne me convainquait pas tout à fait.
Puis, j'ai eu la suggestion de mon ami Ismaël passionné par l'IA. Comme ça m'effrayait autant que ça m'attirait, j'ai construit le film comme ça. Fatalement je recompose. À la base, on recompose toujours le passé. J'ai adopté le point de vue qui consiste à dire que je suis en train de construire un personnage qui est, certes, par tous les faits racontés, très proche de l'ami que j'ai connu, mais qui devient un tout autre personnage en même temps au cinéma. Qui devient une espèce d'icône ou de rêve dans mon esprit, avec ses côtés positifs et ses côtés négatifs.
C. : Au-delà de sa forme et de votre ami, votre film évoque surtout l'amitié de manière générale.
O. S. : Le sujet de mon film, ce sont les amitiés que l'on a depuis l'enfance, qu'on ne choisit pas, parce que, enfant, on ne choisit pas vraiment, à mon avis, ses amis, ou peu, inconsciemment.
Parfois, il y a des parcours parallèles, avec un ami ou avec une amie, jusqu'à un âge avancé, en observant à quel point on prend des chemins différents. En même temps, on partage toujours, toute notre vie, un passé d'enfance qui est commun. C'est l'histoire particulière de cet ami.
La lettre dont je parle au début du film, où il dit qu'il veut se donner la mort alors qu'il a 15 ans, c'est une lettre que j'ai retrouvée en cours de travail. Je ne me souvenais pas du tout de ça. Puis tout d'un coup, je tombe sur cette lettre et ça m'a donné une lecture différente de cette histoire que j'étais en train de raconter. J'ai eu le sentiment que son audace, sa désinvolture, son courage étaient comme des modèles. Et pourtant, Dieu sait, si dans sa vie, il a fait des tas de choses que je n'aurais pas voulu faire. Parce qu'il a brûlé les chandelles par les deux bouts, parce qu'il a couru beaucoup de dangers, parce qu'il faisait des choses qui n'étaient pas acceptables.
À mes yeux d'un enfant qui n'ose pas faire grand-chose, il faisait un peu figure de héros.
C. : Est-ce que, justement, ce n'était pas une forme de crânerie par rapport à la vie ?
O. S. : De sa part, oui. C'est la conclusion à laquelle j'arrive au bout du récit.
C'est qu'en fait, il voulait apprivoiser la mort. Comme il n'avait pas peur de mourir, il pouvait faire tout ce qu'il voulait, comme et quand il le voulait. Les conséquences lui importaient peu. Et il en a payé le prix. Il me servait, sans doute, d'électron libre, de provocateur. Ce n'est pas inutile pour un enfant. Au bilan, il est décédé jeune. Je pense qu'il a eu une vie beaucoup plus difficile que la mienne. Les vraies grandes aventures, c'est en tout cas mon sentiment aujourd'hui, ne sont pas dans les faits, ni dans les actes, ni dans les grands voyages ou dans les situations déchirantes. Elles sont dans le quotidien bien plus.
C. : Vous êtes très clair sur l'usage de l'IA dans ce film. Est-ce que cela répond à un besoin d'éthique?
O. S. : C'est une question assez compliquée en fait. Effectivement, la citation que je mets en générique de fin est une espèce de boutade « Si vous vous êtes reconnus à l'écran, c'est que vous n'existez pas. » Cela m'est venu à la suite de la lecture d'un livre dans lequel Jean-Claude Carrière raconte qu'un de ses étudiants américains lui a demandé si, un jour, il y aura moyen de faire des films uniquement avec un ordinateur ou qu'un ordinateur fera tout seul des films? À quoi, il aurait répondu que cela ne pose aucun problème et, qu'évidemment, ces films seront projetés dans des salles où il n'y aura comme spectateurs que des ordinateurs.
Au début de mon film, je n'avais pas envie de mettre un texte qui attire l'attention là-dessus dans la mesure où, comme il y a aujourd'hui une sorte de rejet de l'image de l'intelligence artificielle dans les milieux du cinéma que nous fréquentons, je trouvais que c'était condamner une partie des images du film avant même de laisser le spectateur s'y retrouver ou s'y perdre.
Donc, c'était le dire, mais pas d'une manière qui soit trop lourde. Faut-il systématiquement prévenir qu'on fait une image avec l'IA ? C'est une question très provisoire pour le moment.
On reproche beaucoup à l'IA d'amener chez les spectateurs un doute sur la véracité des images qu'ils voient. J'aurais tendance à prendre une position un peu provocatrice en disant que c'est peut-être un des principaux atouts de l'IA : d'enfin expliquer définitivement aux gens que les images ne sont pas la réalité, que les images mentent, quelles qu'elles soient. Qu'une image ne peut rentrer dans un processus de recherche de vérité que si on sait qui l'a faite, quand elle a été faite, pourquoi elle a été faite, et de surcroît, si elle est accompagnée par d'autres sources d'informations. Une image n'est jamais la réalité.
C. : Pour ce film, vous cumulez les rôles. Pour plus de liberté ?
O. S. : Effectivement, je n'ai pas de chef opérateur, pas de cadreur, quasiment pas de preneur de son, pas de monteur, pas de producteur, ni de scénariste. Ce qui est extrêmement confortable, parce que tout le temps que l'on gagne à ne pas discuter, c'est du temps gagné pour le film. Et en même temps, c'est une catastrophe ! Parce qu'évidemment, le cinéma, peut-être plus que d'autres arts, est le fruit de la collaboration de talents différents. Ce qu'on apporte d'un côté est un appauvrissement d'un autre. Ce film-ci a été fait avec très très peu d'argent. Je considère que quand on entraîne quelqu'un dans un projet de film, il faut le payer, donc il faut avoir de l'argent. Sinon, il faut se débrouiller tout seul.
Pourtant, ce n'est pas un film que j'ai l'impression d'avoir fait tout seul. Il y a notamment, en plus d’Ismaël Joffroy-Chandoutis, Marc Bastien pour la bande sonore, Aline Gavroy au mixage et Sylvain Lange à l'étalonnage. Et il y a Manuel, mon fils aîné, qui a fait la musique du film.
C. : Peu d'argent, donc problème à convaincre ?
O. S. : J'ai été recalé à la Fédération Wallonie-Bruxelles et je n'ai que l'aide de Wallonie Image Production. La réticence, je pense, a été davantage autour de la question de l'IA elle-même. Ça reste un territoire qui fait peur. J'imagine que ça va changer, mais il y a un peu une frilosité au niveau de la production lors de la recherche de fonds.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, pressentant qu'on allait plus me parler de l'intelligence artificielle que de mon film, j'ai écrit un petit essai qui s'appelle La mélancolie de la crevette et qui parle du travail de l'intelligence artificielle dans le cadre de ce film-ci et dans le cadre des discours que l'on entend partout autour de l'IA et que je trouve souvent très caricaturaux. J'ai voulu par avance essayer de répondre à des questions qui ne sont pas les premières questions qui m'intéressent. C'était également important de préciser que tout ce que je raconte dans le film est vrai. À une petite exception près que je raconte dans ce petit livre.
Et néanmoins, tout est faux puisque je le transforme, que je le mets en récit, que je le mets en images et que je tire l'image vers des territoires que cet ami n'aurait même pas pu imaginer puisqu'il est décédé bien avant qu'on ait accès, nous, aux logiciels de l'IA. Mais il aurait adoré ça. C'est exactement le genre de choses qu'il aurait adoré. Ça, j'en suis sûr !
La mélancolie de la crevette , Editions Yellow Now, www.smolderscarabee.be/magasin/commander/index.php