Le premier film, Mort à Vignole , a été ainsi tourné en pellicule et interroge entre autres les différentes facettes de l’esthétique afférente à sa matérialité. Ce questionnement autour du support cinématographique, ainsi que sa fragilité, rejoignait harmonieusement les grands enjeux derrière la conservation des films des premiers temps. D’autre part, elle confrontait aux grandes questions actuelles par la projection du nouveau court-métrage d’Olivier Smolders, Souvenirs d’un ami , presque intégralement réalisé avec des outils d’intelligence artificielle générative. Cette fois, c’est bien le devenir du cinéma qui, entre autres, se posait, mêlé au destin de nombreux autres secteurs tout autant touchés par les bouleversements technologiques actuels.
Quand vint ainsi le moment de l’échange, en tirant le fil de la question du cinéma tous les enjeux sociétaux furent entraînés du même coup dans le mouvement, au point d’éclipser quelque peu les réflexions esthétiques et symboliques à propos de Souvenirs d’un ami au profit des grandes questions qui animent le débat de société autour de la création et de l’IA. Très volubile et au fait de la question, ce fut surtout le philosophe, affublé de sa casquette d’expert en IA, qui alimenta la plupart du débat par des données chiffrées, des études et des résultats de recherches. Et il y avait en effet de nombreuses choses à en dire ! Les problématiques sont nombreuses, entre la question des emplois, celle de l’idéologie très douteuse des grands pontes des entreprises d’intelligence artificielle de la Silicon Valley, celle de l’écologie, celle de la place de l’artiste, celle de l’uniformisation esthétique, etc. Mais entretemps, si le propos de ces deux courts-métrages ramenait à des questions matérielles, la réflexion sur le sens à l’œuvre dans l’image finissait noyée dans la vastitude des sujets brassés. Pourtant, la rencontre entre les deux œuvres offrait un terreau extraordinairement fertile pour développer des idées nouvelles, grâce à des ressemblances et divergences qui ouvraient potentiellement sur de nouvelles pistes de réflexions cinématographiques.
De cette manière, dans Mort à Vignole Olivier Smolders mettait bout à bout de vieilles bobines de film de famille où sur la pellicule se déroulaient des souvenirs de vacances remontant à des temps suffisamment lointains pour que les images puissent paraître frappées d’un sceau d’étrangeté. Composition hétéroclite, elles ont été prises par le père d’Olivier Smolders et lui-même. S’y ajoutent également des portraits photographiques. Plus qu’une plongée introspective dans son passé, le réalisateur y trouve l’occasion de développer des réflexions sur la mémoire, sur la mort, sur l’oubli, voire également sur l’essence de l’apparaître même de tous ces personnages qui traversent ces moments passés. Sur une pellicule granuleuse, détériorée et à l’image tremblante, s’esquissent en effet des hommes, des femmes, dont il s’agit certainement l’une des seules traces visuelles et qui aujourd’hui ont sombré dans l’oubli. Ces images sont d’autant plus touchantes que ces signes de vie tiennent à un fil(m). Ainsi, des êtres nous happent depuis quelque tréfond inaccessible, nous scrute (car, dans ce genre de film, on ne s’encombre pas de l’interdiction de regarder l’objectif), nous interroge et nous entraîne à travers une faille au fond de laquelle aucune lumière ne perce. Comme Smolders, on pourrait alors repérer un certain sens de l’ironie dramatique, connaissant le sort qui les attend sans qu’eux-mêmes ne connaissent leur futur, figés dans des moments de vacances, des baptêmes, des anniversaires, des mariages qui relèguent la mort au loin grâce au caractère rassurant de la trame fictionnelle des grands rituels qui rythment l’existence.
Dans Souvenirs d’un ami , on retrouve toujours la question de la mémoire et du souvenir. Cependant, le sujet est traité très différemment. Olivier Smolders revient sur l’histoire extraordinaire d’un ami qu’il a connu. Animé par un esprit de contradiction, il fait fi de toutes les controverses autour de l’emploi de l’intelligence artificielle générative pour s’approprier ces nouveaux outils. Il a alors très rapidement pris ses distances avec ce que l’IA peut générer de plus léché et réaliste pour au contraire en exploiter les failles, encore nombreuses dans les versions utilisées. Dès lors, il s’est servi de l’intelligence artificielle pour reconstituer ces souvenirs, rapprochant sa démarche de l’animation… à ceci près qu’il s’agit d’une animation tout indirecte où les résultats s’obtiennent au fil des prompts. Elle se comprend plutôt au sens strict de sa racine latine, anima , où dans un même mot se côtoient le souffle, l’air et l’âme. Olivier Smolders se sert alors d’outils algorithmiques, répondant à des cheminements logiques et impersonnels, pour ligaturer, pour donner à voir, donner à ressentir, donner à émouvoir et, enfin, donner vie à des fragments éparpillés d’impressions, de vécus, de témoignages. Il anime comme on impulse l’existence à partir d’un agglomérat de matière inerte. Le docteur Frankenstein est sur le pas de la porte.
Souvenirs d’un ami prend en effet régulièrement les atours d’un maelstrom monstrueux d’images mutantes et contre nature qui se rebellent et se refusent à toute fixité. Olivier Smolders cherche à tirer des outils d’intelligence artificielle un passé définitivement perdu et en retour la machine recrache des synthèses visuelles issues de probabilités et de moyennes censées pourtant avoir comme tâche grandiose de faire ressurgir le passé. De cette addition naîtrait par conséquent un paradoxe, celui de la résurrection de l’intime à partir du geste le plus impersonnel, comme si tout à coup un et un égalaient la racine carrée de moins un.
Contrairement à Mort à Vignole où les souvenirs étaient matérialisés par des scènes filmées représentant des événements ayant eu lieu, les souvenirs ici émergent de ce qui n’existe pas, de données d’entraînement comprenant d’innombrables images à partir desquelles sont générées une estimation la plus fidèle possible aux instructions. Cependant, ce paradoxe en est-il vraiment un quand on revient sur la nature fondamentale du souvenir et de son pendant qui nous préoccupe également, le ressouvenir ou l’anamnèse ? Le souvenir ne se loge-t-il pas dans un coin de l’esprit pour lui aussi vivre sa vie, perméable aux fluctuations de l’existence, tantôt se greffant à tel nouvel élément qui vient lui donner un nouveau sens, tantôt constellé de trous, tantôt se scindant pour se multiplier en significations contradictoires, devenant finalement semblable à une anguille glissant des mains cherchant à le saisir ? L’utilisation de l’IA telle que l’envisage Smolders – exploitant les fameuses hallucinations pouvant donner vie à des « girarbres », des « chaisepanzés », des mains à quatorze doigts et autres cous télescopiques – est régie par une dynamique analogue à celle au cœur de la mémoire en exprimant pleinement combien, malgré tout ce que nous pouvons faire pour l’actualiser par les mots ou les images, les souvenirs resteront rétifs à se soumettre entièrement à notre volonté. Autant dans Mort à Vignole nous étions scrutés en retour par les anonymes qui peuplaient les images, autant dans Souvenirs d’un ami ce sont les souvenirs eux-mêmes qui scrutent les profondeurs de l’âme de quiconque pensait en déchiffrer la logique. Ainsi, ce qui est en question, c’est peut-être moins le souvenir lui-même que sa plastique et ce qu’elle engendre de déformations chimériques au fil du temps, tout comme l’IA engendre (mais jusqu’à quand ?) des aberrations au fil des prompts. Souvenirs d’un ami est de cette façon un titre d’où point une touche d’ironie, puisque les souvenirs y sont le début d’un questionnement plutôt que la fin d’une réponse. Et peut-être pourrait-on dire de même concernant l’entièreté de la soirée (ou même cet article lui-même ?), certainement riche en affirmations autour des grandes interrogations du moment, mais riche aussi en certitudes mouvantes qui menacent de faire chavirer quiconque tente de se maintenir sur leur surface.