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Rand Abou-Fakher, réalisateurice de Why Do I See You In Everything

Réalisatrice du très beau Why Do I See You In Everything, Rand Abou-Fakher a pris le temps de répondre à nos questions avant la présentation du film au Festival International du Film de Gand et au Pink Screens Queer Film Festival de Bruxelles.

Entretien

Cinergie : Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre film ?

Rand Abou-Fakher : Le film a commencé par l'observation de la déshumanisation à l'œuvre en Syrie, mais aussi lorsque Nabil s'est fait arrêter dans les rues de Berlin. Nabil est un ami de longue date. Et c'est aussi grâce à cette amitié que Nabil et Qusay m'ont ouvert leurs archives. J'ai commencé à comprendre leur histoire de rébellion et à considérer pourquoi ils traitaient eux-mêmes leurs archives et découvrir ce que les médias imposaient aux corps queers. Je voulais aussi faire des connexions entre l'ancien régime en Syrie et la violence faite aux défenseurs des Palestiniens en Allemagne. Je souhaitais aussi montrer les liens entre les arbres et les corps et comment cette région de Syrie nous a été volée et a été brûlée. Je crois que c'est aussi une approche queer d'explorer la douceur et la tendresse qui existe dans cette amitié.

Nous avons ensuite filmé un an plus, tard juste avant la chute du régime syrien. Et nous avons été très surpris par la violence qui a envahi le film avec les nombreux groupuscules armés qui prenaient à partie certaines communautés.

À son retour en Syrie, Nabil a été pris dans les violences à l'encontre de la communauté druze et cette violence s'est imposée au film. Le film s'est aussi créé durant le montage.

C: Vous parler d'un regard queer. Qu'est-ce que cela signifie pour vous ?

RAF : le regard queer est pour moi d'abord un regard sans frontière morale ou physique. Le film parle de ce qui est normal et ce qui est anormal. On trouve normal de voir des hommes avec des armes, mais anormal de voir de la tendresse entre deux hommes et peu importe la culture qu'il s'agisse de culture occidentale, de culture arabe ou autre. Il y a toujours une sorte de mur à montrer la douceur entre deux corps masculins. Et pour moi c'est l'hétéronormativité et la masculinité toxique qui imposent à ces corps l'incapacité d'amour et de tendresse. Et je ne voulais pas nommer directement la relation entre ces deux hommes. Je ne dis pas qu'ils sont amants ou pas, je veux laisser une certaine fluidité. Le regard queer est aussi celui de montrer des corps sans les rendre exotiques et comme je le disais, pour moi, le lien entre le corps et les arbres est aussi queer, comment ces deux hommes touchent les arbres et comment ils prennent soin d'eux, leurs gestes. Il s'agit aussi de la position de la caméra et comment celle-ci devient à un certain moment un personnage en soi, un corps en soi. Enfin, il y a aussi le mélange de l'imagination et des rêves ainsi que la mémoire. La mémoire n'est pas quelque chose de fixe, c'est quelque chose de fluide. Mémoire et imagination se mêlent et s'influencent l'une l'autre.

C: Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?

Dans le processus d'écriture, j'ai inclus Qusay qui est co-auteur. Il était là aussi pour guider mon regard sur cette relation et que je n'impose pas ma position, car ces deux hommes sont très importants pour moi et je sais que réaliser un film peut être très délicat. Je ne voulais pas qu'il y ait de friction entre nous. C'est pourquoi je les ai inclus constamment dans le processus de création. Pour les scènes plus intimes, nous regardions directement les rushes pour décider ce que nous pouvions montrer ou pas. Ce que j'ai fait aussi, c'est que j'ai changé les rôles. Qusay ne joue pas Qusay, mais Nabil et inversement. Je crois que ce renversement de rôle permet une certaine forme de guérison, car s'ils avaient joué leur propre rôle, ça aurait pu les fragiliser.

C: Était-ce OK pour eux ?

RAF : C'était tout à fait OK pour eux, car il y avait vraiment une très grande confiance entre nous. Une des conditions est qu'ils ne voulaient pas d'une grande équipe. C'est pourquoi nous avons aussi travaillé avec des ami.e.s. Par exemple, pour le son, nous avons dû travailler avec des non-professionnel.le.s, car celleux qui étaient pressentis n'étaient pas disponibles et nous avons dû leur apprendre comment enregistrer du son, tout ça afin de garder une intimité nécessaire pour montrer cette relation.

C: Vous avez travaillé avec une compagnie belge pour la production. Comment cela s'est-il passé ?

RAF : Hilife Cinematography et moi collaborons depuis longtemps. J'avais fait un atelier sur Bela Tarr et ils ont beaucoup aimé mon premier court-métrage et quelques mois plus tard je suis venue avec l'idée de mon court-métrage So We Live (2020) avec cette idée cinématographique très spécifique d'un seul plan pour le film et ils ont décidé de le produire et depuis nous travaillons ensemble.

C: Le film sera présenté au festival de Gand et aussi au Festival Pink Screens de Bruxelles. Est-ce important pour vous que le film soit montré dans un festival queer ?

RAF : Je pense que c'est important notamment de parler de « queerness » pas seulement au travers du prisme de la sexualité, ce que l'industrie du cinéma impose trop souvent. Comme c'est aussi important de parler de la Syrie pas seulement à travers la révolution et de ne pas imposer un point de vue de victime. C'est important pour moi de faire, mais aussi de voir des films queers dans un autre chemin que celui de la sexualité. Et je pense qu'il n'y a pas d'autres meilleurs endroits pour parler de masculinités différentes que dans un festival queer, car malgré un système oppressif, nous voyons souvent les masculinités intégrées dans les mouvements queers et féministes.

C: Quel est votre background ?

RAF : J'ai étudié la musique à Bruxelles. Je fais plutôt de la musique expérimentale. Je jouais de la flûte classique puis j'ai commencé à travailler la voix il y a quelques années et depuis j'ai pu jouer de la flûte d'une autre façon. Je fais partie d'un groupe qui fait des performances audiovisuelles notamment avec Qusay, l'un des protagonistes du film, et un autre ami. Sinon j'ai fait une école de cinéma après mon premier court-métrage, mais ce n'était pas le bon moment ni le bon contexte pour moi. Je préférais faire des films plutôt que d'apprendre le langage cinématographique. Je crois que l'école peut être une bonne chose pour certaines personnes, mais pas pour la majorité. Je crois que la plupart des écoles d'art détruisent les étudiant.e.s. J'ai travaillé de façon indépendante et constamment depuis 2018 et aujourd'hui j'ai mon scénario pour mon premier long-métrage de fiction. Pour finir, j'ai aussi commencé à jouer. J'ai fait mon premier court-métrage en tant qu'actrice cette année avec une comédienne palestinienne, il s'agit de A Tenderness qui a été présenté au festival de Toronto. Et j'aimerais vraiment continuer à faire ce travail d'actrice à l'avenir.

Traduit de l'Anglais par Fred Arends