Cineuropa : Qu’est-ce qui vous a motivé à adapter le roman de Victor Jestin ?
Stéphane Demoustier : L’auteur me l’avait envoyé directement par la poste quand il avait fini de l'écrire, ce qui est assez inhabituel. Je l'avais lu et trouvé intéressant, mais à l'époque, nous n'avons pas réussi à obtenir les droits qui avaient été acquis par des Italiens. Plusieurs années plus tard, l'auteur, avec qui j'étais resté en contact, m'a appelé en me disant que les Italiens ne faisaient pas le film. Cela m'intéressait toujours car j’aimais ce portrait d'adolescent et aussi le défi atmosphérique d’une potentielle adaptation : faire un film avec une dimension sensorielle assumée qui donne à ressentir ce qu'éprouve le protagoniste. Mon adaptation est très fidèle aux grands traits du livre, à la dramaturgie des personnages. J’ai juste opéré quelques petites modifications, notamment en renforçant la dimension d’enquête car dans le livre, on est tellement dans la tête du personnage principal qu'on en oublie presque qu'il y a un cadavre et donc forcément quelqu'un qui le cherche. J'ai aussi modifié le début en y plaçant tout de suite l'accident qui est également différent de celui du livre car je voulais qu’on puisse comprendre d’emblée les raisons du personnage.
C. : Quid du territoire du film, ce camping en bord de mer qui ouvre des possibilités d’exploration géographique et sociale ?
S. D. : Ce camping est aux prises avec la mer, avec les éléments. Dans le film, je joue en permanence de cette espèce de porosité entre les éléments et les humeurs du personnage. Je voulais aussi sortir de la représentation sociale condescendante des campings au cinéma : des campings très populaires un peu stigmatisés, voire moqués. Ce qui m'intéressait, c’était de montrer ce camping de classe moyenne qui est d'ailleurs assez beau. Donc, le film documente une jeunesse et un lieu.
C. : Comment avez-vous traité le suspense ? Est-ce un prétexte pour faire un portrait d’une jeune génération ?
S. D. : C'est un thriller au ralenti. Ce que j'aime avec le genre, c'est que cela donne un cadre dans lequel on peut s'inscrire, une tension. Après, c'est Éros et Thanatos. Je voulais faire un portrait de cette jeunesse dans ce qu'elle a d'intemporel, mais aussi dans ce qui la caractérise aujourd'hui, cette forte inquiétude du fait des périls climatiques ou politiques. Le drame du départ permettait de renforcer tout cela. C’est un thriller alangui par l'état du personnage, une sorte de détournement des codes habituels du genre. Il y a aussi une dimension sensuelle aussi, parce que c'est un âge où, évidemment, les sens sont en ébullition.
C. : Le film travaille la relation paradoxale entre la solitude profonde du personnage principal et le groupe qui l’entoure.
S. D. : Le camping, c'est le lieu de socialisation par excellence. En plus, l'adolescence, c'est un moment où l’on est beaucoup en groupe, où l’on veut faire partie du groupe et où l’on souffre souvent de ne pas en faire partie. Il y a un besoin de se rassurer en faisant partie de quelque chose de générationnel. Cela correspond aussi à l'âge où l’on fait l'expérience de son individualité, où l’on sort de l'innocence de l'enfance et où l’on commence à sentir son unicité et également à prendre conscience de la réalité du monde qui nous entoure. Tout cela crée une solitude et une expérience de la solitude renforcée par le fait qu'elle s'éprouve au milieu du groupe.
C. : Le film est très atmosphérique, notamment à travers un environnement sonore parfois à la limite de l'hallucination. Quelles étaient vos intentions principales en la matière ?
S. D. : Pour donner à ressentir l'état intérieur de Marouane, j'ai utilisé parfois des moyens de mise en scène, mais aussi des moyens sonores. Il fallait que l'on sente le flottement, que Marouane est un peu à côté de la réalité, dans une espèce d'état second, de sidération. C'est pour cette raison qu'il y a des ralentis avec des espèces de visions mentales qui sont comme des décrochages car il n'arrive pas à être en prise avec la réalité. Et la bande-son mêle tout, en permanence, en s'appuyant beaucoup sur les éléments du réel, les craquements, les coups d'oiseau, etc. Certains sont volontairement exacerbés parfois, comme s'il était dans une situation d'hypersensibilité ou d'hyper-attention.
C. : Les jeunes personnages principaux étaient tous des non-professionnels à l'époque du tournage. Pourquoi ce choix ?
S. D. : Cela m'intéressait d'avoir des nouveaux visages et surtout, je ne voulais pas d’acteurs formatés, mais des gens qui se sentent encore vulnérables ou qui ont une certaine maladresse. C'est cela qui me touchait. Donc j'ai choisi des natures en faisant le casting et j’ai j'utilisé ces natures pour les mettre dans le film que j'ai adapté à elles : ils avaient leurs propres vêtements, j'ai souvent repris leurs propres expressions, etc. Je voulais cette vibration du réel plutôt que des singes savants.
C. : Vous enchainez des films à chaque fois assez inattendus, très différents des précédents. C’est une volonté délibérée ?
S. D. : Après L’Inconnu de la Grande Arche que j'ai adoré faire, mais qui était un film très compliqué, d'époque, avec des effets spéciaux et des lieux très contraints, j'avais envie de légèreté dans la mise en œuvre et j’étais très heureux de faire un film contemporain, dans un lieu unique, avec des non-acteurs et une petite équipe, sur une période assez courte et avec une vraie souplesse de dispositif. Il y avait aussi une intimité à respecter par rapport à ces jeunes gens qui n'étaient pas acteurs : il fallait qu'ils ne soient pas écrasés par ce que le cinéma peut apporter dans sa mise en place. Cela m'amuse de passer d'une échelle à l'autre, et c’est tant mieux si parfois les films permettent de changer les registres, y compris les registres de fabrication. Là, j'avais une immense liberté et envie de jouer avec cette liberté. C'était un film extrêmement plaisant à faire.
Fabien Lemercier