Mardi 24 mars 2026, rue de Birmingham à Anderlecht. Pendant cinq jours, un lieu habituellement dédié à des activités de bureau change de fonction. Car à l’intérieur, un décor de parloir de prison a été installé pour les besoins de la série Haemers, dont le tournage entre dans sa dernière ligne droite. Quelques mètres carrés, des murs blancs, une table fixée au sol, deux chaises. Rien d'ostentatoire, mais un dispositif clos, organisé autour d’un face-à-face, qui concentre une part essentielle du récit. "On a reconstruit ce décor de parloir de prison, qui sert un peu de squelette et de fil narratif autour de la série", explique Laurent Czaja, producteur exécutif.
Le point de départ se situe en 1993, après l’ajournement du procès de Patrick Haemers. Dans cet univers carcéral, les visites sont strictement encadrées, avec un isolement, une surveillance accrue et des échanges limités. "Ce lieu est le présent de la série et nous fait basculer dans des flash-back", détaille la réalisatrice Delphine Lehericey.
Tourner sans prison, un défi concret
Ce choix, au-delà d'une logique d’écriture, s’impose aussi pour des raisons très concrètes. Car impossible, chez nous, de tourner durablement dans une prison en activité, vu la présence d’une équipe, l'immobilisation d'espaces et la surpopulation carcérale. Même la proche prison de Forest, pourtant fermée, n’a pas pu être utilisée en raison de son état de délabrement. La production a donc dû adapter son dispositif. Une partie des séquences a été tournée aux Pays-Bas, dans un ancien établissement pénitentiaire à Arnhem, en complément. "Même si ça semble simple, une pièce blanche, il y a pas mal d’éléments qui entrent en ligne de compte", souligne Laurent Czaja. "Il faut que ce soit crédible historiquement, mais aussi qu’on ait de la place pour la lumière, pour la caméra et pour l’équipe. Et tout ça, dans un budget qui ne permet pas de refaire entièrement les choses en studio", poursuit-il.
Rendre crédible une Belgique disparue
La reconstitution de la Belgique des années 70 à 90 est loin d'être évidente : le moindre élément contemporain, du mobilier aux extérieurs, peut rompre l’illusion et impose des choix très précis. Ces contraintes se prolongent particulièrement dans les scènes extérieures, où Bruxelles a profondément évolué. Façades rénovées, mobilier urbain, antennes ou nouveaux bâtiments : autant d’éléments qui rendent complexe la mise à l'écran d’une époque, même récente. Cette économie de moyens se traduit par une forme de dépouillement visuel qui renforce la tension dramatique.
Produite par la société Sequel Prod de François Touwaide (Ennemi public, Quiproquo), cette série se déploie sur un format de quatre épisodes de 52 minutes, pour un budget d’environ 3,6 millions d’euros. Ce vaste projet représente près de 400 jours de fabrication, dont plus de 120 à Bruxelles, et une quarantaine de jours de tournage au total, témoignant d’une certaine ambition. Elle bénéficie du soutien de plusieurs dispositifs publics, dont la Commission Séries de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Screen Brussels et Wallimage. Et la fabrication reflète cet équilibre. Car comme souvent dans la fiction belge, l’équipe doit composer avec un budget qui reste limité, en trouvant en permanence le meilleur compromis entre réalisme, lieux accessibles et temps de tournage. Des prises de vue ont aussi eu lieu dans plusieurs lieux de la capitale, dont le Palais de Justice, ainsi que dans ses environs et en Wallonie, notamment au plan incliné de Ronquières.
Raconter sans glorifier
À l’origine, le projet envisageait une fresque criminelle classique. Mais très vite, une question survient : comment raconter cette histoire sans glorifier son protagoniste ? "On ne voulait pas faire de ce héros un dandy bandit", résume le producteur François Touwaide. "Ce qui m'intéressait surtout, c’était de comprendre comment les actes de Patrick impactent chaque membre de la famille", ajoute la réalisatrice Delphine Lehericey. Écrite par David Bourgie – à l’origine du projet –, Frédérique Muzzi et Sylvie Coquart-Morel, la série cherche une manière d’aborder une figure aussi connue sans en reproduire les codes. Développé sur plusieurs années, le projet a progressivement évolué vers une écriture plus collective, centrée sur les répercussions intimes plutôt que sur les faits eux-mêmes. Le choix s'oriente alors vers un déplacement de regard, familial en l'occurrence.
Le récit se construit ainsi autour de Liliane (Anne Coesens), la mère, dont le combat consiste à protéger son petit-fils Kevin d’un héritage criminel déjà en marche. En parallèle, la série accorde également une place importante à la compagne (Mara Taquin) de Haemers, autre figure féminine à travers laquelle se jouent les tensions familiales. Le casting principal réunit également Yoann Zimmer (révélé dans Des hommes, de Lucas Belvaux) dans le rôle-titre et Jan Hammenecker, complétant un quatuor central entièrement belge. Dans cette logique, la série ne repose pas tout à fait sur une mécanique d’enquête classique. Les faits — braquages, enlèvement du Premier ministre Paul Vanden Boeynants, cavale... — restent en arrière-plan, abordés à travers leurs conséquences.
Une histoire connue… ou oubliée
L’affaire Haemers reste profondément ancrée dans l’histoire belge, mais de manière très inégale selon les générations. "Les gens de mon âge et les plus jeunes connaissent peu ou pas du tout", observe Delphine Lehericey. Mémoire vive pour certains, découverte totale pour d’autres, la série doit ainsi fonctionner sur deux niveaux de lecture. Ce décalage s’accompagne d’un travail de documentation nourri par des archives, des images d’époque et des échanges avec des proches, afin d’ancrer la fiction sans la figer. Il oblige un double mouvement : donner des repères aux spectateurs tout en évitant la redite.
Un tournage sous pression logistique
Aux difficultés de tournage déjà évoquées s’ajoute une complexité administrative. Car à Bruxelles, les autorisations de tournage varient selon les communes. "Il n’y a pas vraiment d’harmonie. Chaque commune applique ses propres règles, ce qui complique souvent les préparations et allonge les délais ", constate Laurent Czaja. Cette fragmentation oblige les équipes à anticiper très en amont chaque séquence, dans un contexte où chaque journée compte. L'occasion de préciser que, malgré son millier de jours de tournage par an, Bruxelles ne dispose curieusement pas de grands studios.
Le texte à l’épreuve du plateau
"On tourne beaucoup par lieu unique, donc par décors", précise Yoann Zimmer, incarnant Patrick Haemers et qui, bien que concentré et impliqué par son rôle, accepte d'échanger avec nous. Les scènes de parloir reposent largement sur le dialogue, avec une densité de texte qui impose un travail d’ajustement constant. "Ce sont des moments plutôt bavards, mais narrativement, ils sont importants", confie le comédien. Dans ce dispositif, le texte reste évolutif. "Il y a des choses qu’on doit dire, mais il faut aussi que ça paraisse naturel", poursuit-il. "On se met d’accord avec les auteurs et la réalisatrice pour adapter légèrement l’écriture, se mettre le texte en bouche, trouver quelque chose de fluide." Un processus qui implique une collaboration étroite entre tous, afin d’assurer une continuité dans le jeu sans rigidifier les dialogues. "Il y a des petites adaptations en cours de route", résume-t-il.
Celle qui joue la mère, Anne Coesens (Pandore), a dû remplacer au pied levé Astrid Whettnall, contrainte d’interrompre le tournage pour un cas de force majeure. Un imprévu lourd à gérer. "On a dû complètement revoir le planning et adapter certaines séquences", explique le producteur exécutif Laurent Czaja. "Changer de comédienne principale en cours de route, c’est forcément recréer un personnage, et cela a aussi un impact sur les autres rôles autour."
Diffusion cette année
"En résumé, notre objectif, c'est de raconter une histoire de famille, dans un vrai drama, tout en ne décevant pas ceux qui attendent les faits", résume François Touwaide.
À un moment où la RTBF prévoit de diffuser cinq séries belges en 2026, dans un environnement budgétaire tendu, Haemers s’inscrit dans un paysage en recomposition. Entre des ambitions éditoriales affirmées et des contraintes de financement de plus en plus fortes, la fiction locale cherche à maintenir un niveau d’exigence tout en adaptant ses formats et ses récits. À partir d’un fait divers emblématique, ce projet illustre cette évolution. Sa diffusion est prévue cette année.