Sur le tournage de la série Mektoub Thérapie

Mektoub Thérapie, une série belge loin des formats dominants

À Bruxelles, une nouvelle série de la RTBF vient de prendre forme. Entre chronique familiale et récit adolescent, Mektoub Thérapie emprunte une voie originale dans la fiction francophone. Car en six épisodes de trente minutes, le projet suit un adolescent confronté à la maladie, à son homosexualité et aux bouleversements que cela provoque au sein de sa famille.

À Saint-Gilles, à deux pas de son célèbre parvis, le tournage de Mektoub Thérapie se fond dans le quotidien, entre un coin de rue et une équipe s’adaptant au flux des passants. Un choix du quartier qui n'est pas hasardeux : jeune, dense et traversé par des populations très différentes, il correspond à l’univers social de la série.

Un projet longtemps resté en attente

Mektoub Thérapie est un projet né il y a près de dix ans, ayant longtemps circulé sans trouver sa place, jugé trop intime et difficile à positionner dans un marché très balisé. “On a essayé de le monter en France, en vain”, concède son créateur Mohamed Benyekhlef, un scénariste passé notamment par les feuilletons Demain nous appartient et Ici tout commence, mais aussi par des séries comme Jusqu'ici tout va bien, Reusss ou encore Cat's Eyes, à laquelle il a participé comme coauteur.

La série a finalement rebondi chez nous, via un appel à projets de la RTBF consacré aux récits inclusifs. Resté longtemps “dans un tiroir”, le récit a ainsi été relancé, pour concrètement entrer en production. Car là où certains marchés privilégient des formats très balisés, la fiction belge laisse encore une place à des propositions plus singulières.

Une fiction à contre-courant

Le format choisi - six épisodes de trente minutes - s’inscrit lui aussi en marge. Ni véritable comédie, ni drame frontal, la série cherche une position intermédiaire. “C’est une comédie dramatique très chronique, très intime”, résume Mohamed Benyekhlef. Dans un paysage largement dominé par les récits policiers ou les thrillers, cette optique a d’emblée compliqué les choses.

“Aujourd’hui, les chaînes cherchent des concepts qu’on doit comprendre immédiatement. Et le murder mystery reste une valeur sûre”, observe le producteur Sébastien Delloye, de la société Entre Chien et Loup, la société à l'origine des séries Ennemi Public et Into The Night. Mektoub Thérapie prend le contrepied de cette logique, l’ensemble reposant sur une autre forme d’attention, plus proche de la chronique familiale que du suspense classique.

À ses débuts, le projet relevait même davantage d’une fiction adolescente centrée sur un jeune et ses enjeux personnels. L’écriture a progressivement évolué vers quelque chose de plus ample, intégrant davantage les relations entre les personnages. Mohamed Benyekhlef revendique des références accessibles, comme les séries Heartstopper ou Never Have I Ever, preuve qu’un récit personnel peut aussi toucher un large public.

“Mektoub”, en arabe, renvoie d’ailleurs à l’idée de destin, de quelque chose d’“écrit”. Une notion qui traverse la série en filigrane.

Une histoire nourrie par le réel

Au centre de l'histoire, on retrouve Ziad, un adolescent bruxellois issu d’une famille marocaine, dont la vie bascule lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer. Un événement qui le pousse à révéler son homosexualité à ses proches. “Quand j’avais 15 ans, j’ai moi-même perdu mon père d’un cancer”, confie Mohamed Benyekhlef. Dix ans plus tard, alors que le projet refait surface, sa mère tombe malade à son tour. “Au moment où on m’annonçait que la série était prise, j’étais à l’hôpital.”

Ce décalage transforme progressivement l’écriture. “Elle est devenue plus douce, plus bienveillante.” Car là où les premières versions mettaient davantage les conflits en avant, la série évolue vers un récit plutôt centré sur les liens entre les personnages.

“C’est en fait une sorte de thérapie”, le cancer agissant ici comme un révélateur. “Le fait qu’un personnage parle va pousser les autres à parler aussi.” L’ensemble explore aussi une histoire d’immigration à travers plusieurs générations. “Il y a toute une mémoire qui n’a pas été racontée”, explique encore le créateur, évoquant les parents et grands-parents venus s’installer en Europe dans les années 1980 et 1990. Une dimension qui s’est renforcée au fil des réécritures.

Bruxelles comme point d’ancrage

Transposer cette histoire en Belgique implique également un travail d’adaptation précis. “La communauté marocaine de Bruxelles n’est bien sûr pas la même qu’en France”, rappelle Mohamed Benyekhlef. Les références culturelles, les rapports familiaux ou les codes sociaux diffèrent, parfois subtilement.

Pour éviter les approximations, la production s’est appuyée sur une consultante locale, Siham Bouzerda (réalisatrice de Si tu me poses la question, un documentaire autour du regard d’une jeune Belge musulmane sur une société transformée par les attentats, également humoriste), chargée d’ajuster les dialogues, les attitudes et les situations. Un travail dans l'ombre, mais déterminant, qui permet d’ancrer la fiction dans un contexte identifiable, sans non plus la figer. “Ce sont des histoires très intimes, mais c’est comme ça qu’on touche à quelque chose d’universel.” Mohamed Benyekhlef insiste d’ailleurs sur le fait que la série ne cherche pas à s’adresser uniquement à une communauté précise. “On a surtout tous peur de mourir”, résume-t-il. “Il n'y a vraiment que là qu’on se rejoint.”

Faire émerger de nouveaux visages

Le choix des comédiens s’inscrit dans cette même logique, avec peu de visages connus, et la volonté affirmée de faire émerger une nouvelle génération d’acteurs. Le rôle principal a été confié à Amir Habib, entouré notamment de Fatima Mezher et Inès Masen. La distribution comprend également Ben Hamidou, Kadija Leclere, Charles Lebrun, Lili Sorgeloos, Matteo Salamone et Mattias Lo Cicero.

“On a eu du mal à trouver pour certains rôles”, reconnaît Sébastien Delloye. Certaines réticences sont apparues autour du personnage principal et de ce qu’il implique. Un long processus de casting qui, en creux, révèle les résistances qui subsistent encore autour de certaines représentations.

Amir Habib, lui, est arrivé sans agent sur le projet. “On m’a appelé pour passer un casting”, raconte ce jeune acteur, remarqué comme ...figurant sur TKT. “Je ne savais pas trop où je mettais les pieds.” Son rôle s’est imposé peu à peu. “C’est un personnage qui traverse énormément de choses, il fallait être juste, ne pas en faire trop.” L’enjeu a rapidement dépassé le simple jeu. “Je savais que ça pouvait parler à des gens, qu’il y avait une responsabilité.”

Sur le plateau, le comédien a aussi découvert une autre manière de travailler. “C’est mon premier grand rôle, mais j’ai compris que tout repose sur le collectif.” Un travail qui a avancé scène après scène, dans une recherche constante du bon équilibre émotionnel. Avant Mektoub Thérapie, Amir Habib a découvert le théâtre à l’adolescence, à l’académie de Jette, où, raconte-t-il, sa mère s’est “battue” pour lui permettre de suivre cette voie. Le jeune acteur enchaîne déjà avec un autre rôle conséquent (une vingtaine de jours), dans la foulée même, puisqu'il a été repéré aussi par l'équipe de Profs 3, tourné en Belgique, aux côtés d'un comédien français bien connu et – désormais – local, Christian Clavier.

Une mise en scène au service des acteurs

Pour mettre en scène cette matière sensible, la production s’est tournée vers Indra Siera, passé entre autres par Unité 42, Professor T ou Attraction. Formé à la fois au cinéma et à la musique - au HRITCS puis au Conservatoire d’Anvers, avant un passage par la London Film School -, ce réalisateur privilégie une approche attentive aux acteurs et au rythme des scènes. Sébastien Delloye explique avoir pensé très tôt à cette référence, malgré un budget limité. “On se disait qu’on ne l’aurait probablement pas. Mais il a tellement adoré le scénario qu'il a dit oui.”

Produire dans un environnement délicat

Initiée par Entre Chien et Loup pour la RTBF, la série repose sur un schéma classique de la fiction belge mêlant financements publics, partenaires et coproductions. Dotée d’un budget d’environ 1,8 million d’euros, elle bénéficie notamment du soutien de screen.brussels et de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La série inclut également une collaboration avec la société slovène Vertigo Ljubljana, la dernière petite partie du tournage ayant d'ailleurs eu lieu en Slovénie, à l’instar d'une autre récente série de la RTBF, Arcanes. La diffusion est prévue sur Tipik dans le courant de l’année 2027.

L'équilibre financier reste fragile. “C’est un exercice permanent d’adaptation”, résume Sébastien Delloye. Car dans un contexte où les plateformes réduisent leurs investissements et où les chaînes cherchent à stabiliser leurs audiences, chaque projet doit trouver sa place dans un environnement plus incertain. “Les plateformes ont coupé une partie de leur production, et les chaînes vieillissent avec leur public. L’équation est donc complexe.

Mais c’est aussi dans cet espace délicat que certaines créations trouvent leur singularité. Dans ce contexte, Mektoub Thérapie réussit à exister, en affirmant une proposition qui, justement parce qu’elle s’écarte des formats dominants, peut surprendre...