Tawfik Sabouni, réalisateur de L’Autre Côté du soleil

Artiste dans l’âme, Tawfik Sabouni rêvait de faire du cinéma. Comme il n'existait pas d'école de cinéma en Syrie, il étudia le droit tout en s’adonnant au théâtre et à d’autres pratiques artistiques. En 2015, il fuit le régime de Bachar al-Assad et s’exile en Belgique, où il décide d’entamer des études de cinéma et entre à l’INSAS, en réalisation.

Cinergie : Quel genre de cinéma rêviez-vous de faire ?

Tawfik Sabouni : J’aime faire un cinéma proche de la rue, proche de la société, qui aborde des sujets tabous ou peu discutés. J’aime aussi mêler l’intime et le collectif, car je pense que tout est lié. C’est cela qui me passionne : partir du personnel pour aller vers quelque chose de plus large, de plus universel. Mon premier court-métrage, L’Apatride, est tout à fait dans cet esprit. Actuellement, je prépare un film de fiction avec Frakas Productions. Ce film aborde un problème social ici, en Belgique, car je pense qu’il y a des sujets à traiter dans la société belge et européenne, notamment autour de la migration, un thème que j’ai vécu personnellement et que je veux transmettre à l’écran.

C. : Comment avez-vous pensé L’Autre Côté du soleil et comment s’est déroulée son écriture ?

T. S. : C’était difficile d’écrire ce film, car c’est très personnel et psychologiquement éprouvant. L’idée est venue juste après ma sortie de prison : je voulais faire un film, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Ça m’a pris des années pour trouver la bonne manière de raconter cette histoire. J’ai beaucoup écrit, beaucoup travaillé pour éviter que le film ne soit uniquement centré sur la souffrance. Je voulais aller au-delà, parler d’amour, de résistance, d’imagination. Ce sont ces trois mots — amour, imagination, résistance — qui ont guidé l’écriture du film. Je me suis éloigné de la souffrance pure, car je ne voulais pas que le spectateur ne voie qu’un film sur la souffrance. Je voulais qu’il ressente, qu’il vive aussi autre chose.

C. : Est-ce que vous aviez imaginé le film tel qu’il est aujourd’hui lors l’écriture ?

T. S. : Non, pas du tout. Au début, avec Laurine Estrade, on voulait tourner le film en studio, en Belgique, car on n’avait pas accès à la vraie prison de Saydnaya. L’idée était de recréer cette prison à partir de notre imagination, de construire un décor qui ressemble à ce qu’on avait vécu. Mais après la chute du régime en décembre 2024, j’ai su qu’il fallait tourner dans la vraie prison. Ça a tout changé : l’écriture, les personnages, et même la manière de filmer. Je suis retourné en Syrie, j’ai fait un nouveau casting et j’ai rencontré d’autres survivants avec qui on a finalement tourné dans la vraie prison.

C. : Le tournage a donc été très spontané ?

T. S. : Oui, et c’était nécessaire. Ce genre de film ne permet pas de répéter les scènes. Elles sont trop difficiles, trop lourdes pour les survivants. Avec mon équipe, on a décidé qu’on n’avait qu’une seule prise par scène. On ne pouvait pas demander aux survivants de revivre ces moments plusieurs fois. Même si une prise était ratée, on la gardait, car ça faisait partie de la spontanéité du film.

C. : Comment avez-vous choisi ces quatre protagonistes plutôt que d’autres ?

T. S. : Au départ, je devais travailler avec des Syriens et des Tunisiens vivant en Europe. Mais quand on a décidé de tourner en Syrie, ces personnes n’ont pas pu venir, car elles auraient perdu leur statut de réfugié en Europe. Selon la législation européenne, un réfugié ne peut pas retourner dans son pays sans perdre son statut. Alors, j’ai fait un nouveau casting en Syrie. J’ai rencontré une trentaine de survivants et j’en ai choisi quatre. Je les ai sélectionnés pour leurs personnalités différentes et leur sensibilité. Chacun a une manière unique de raconter son histoire. Ce qui m’intéressait, c’était leur capacité à transmettre leurs émotions et à créer un lien direct avec le spectateur.

C. : Est-ce que vos protagonistes s’étaient déjà rencontrées avant le tournage ?

T. S. : Non, elles ne se connaissaient pas avant le casting. Mais ce qui est magique, c’est qu’on a tous vécu la même chose. On ne se connaissait pas, mais on se connaissait quand même, car nos histoires se complétaient. Ce film nous a aussi liés : aujourd’hui, nous sommes devenus des amis.

C. : Pouvez-vous nous parler du propos du film ?

T. S. : Ce film parle de la vie dans la prison de Saydnaya. Je ne me concentre pas uniquement sur la torture, mais aussi sur l’imagination, la solidarité, la souffrance, la perte des êtres aimés. C’est une prison connue comme l’une des pires au monde pour les prisonniers politiques.

C. : Comment avez-vous abordé ces sujets avec les survivants ?

T. S. : J’avais préparé des questions pour chacun d’eux. Par exemple, je leur demandais : « Quelle a été la situation la plus dure que vous avez vécue dans cette prison ? » Mais une fois sur place, dans la vraie prison, tout a changé. Le lieu est devenu un personnage à part entière. Ça a transformé leur manière de raconter, leur énergie, leur sensibilité. Le corps aussi réagissait différemment, car il gardait la mémoire de ce qu’il avait vécu.

C. : Combien de temps a duré le tournage ?

T. S.: 19 jours. On ne pouvait pas tout tourner en une seule journée, car c’était trop difficile, pour eux comme pour moi. On a dû s’arrêter plusieurs fois, car raconter ces histoires était éprouvant. Il était important de prendre son temps et d’avoir un suivi psychologique pour tout le monde.

C. : Vous aussi, vous avez été emprisonné dans cette prison. Comment avez-vous vécu le fait de retourner sur les lieux tout en ayant à filmer ?

T. S. : Ce n’était pas facile. Je suis retourné dans la prison avant les autres pour préparer le tournage. J’avais deux rôles : celui de réalisateur et celui de personnage. Il fallait trouver un équilibre entre les deux. Heureusement, j’étais entouré d’une équipe en qui j’avais confiance. Quand j’étais devant la caméra, je faisais confiance à mon chef opérateur, à mon assistant. Quand j’étais derrière, je gérais la réalisation.

C. : Dans le film, vous faites intervenir des mannequins grandeur humaine. Comment vous est venue cette idée ?

T. S. : L’idée des mannequins est venue quand je me suis demandé comment je pourrais extérioriser ce qu’il y avait dans ma tête, dans mes souvenirs. J’ai d’abord pensé à des dessins animés, mais ce n’était pas la bonne approche. Puis j’ai eu l’idée des mannequins. Quand les autres survivants les ont vus, ils ont réagi en disant : « Oui, c’est ça, c’est ce qui est gravé dans notre mémoire, ce dont on se souvient toujours. » Les mannequins représentent à la fois la mémoire, les disparus, et un hommage à ceux qu’on a perdus. Les mannequins gardiens symbolisent la justice dont on a besoin pour continuer à vivre.

C. : Comment les survivants ont-ils réagi face à ces mannequins ?

T. S. : Ils ont été touchés. Ces mannequins représentaient ce qu’on avait tous en mémoire : les personnes qu’on avait perdues, les souvenirs qu’on partageait. C’était à la fois difficile et important, car ça montrait qu’on avait tous la même mémoire de cette prison.

C. : Pouvez-vous nous parler de la situation actuelle en Syrie ?

T. S. : La situation reste compliquée. Le pays sort de 14 ans de guerre, et la reconstruction est très difficile sur le plan économique. Pour moi, la révolution n’est pas terminée. Son objectif n’était pas seulement de faire tomber le régime, mais aussi d’instaurer la démocratie, la liberté d’expression, et un système à plusieurs partis politiques.

Aujourd’hui, on voit que des actes de l’ancien régime se répètent. Il ne faut pas se taire. Il faut continuer à faire la révolution, à parler, et à faire du cinéma.

C. : Pour vous, le cinéma est-il un acte de résistance ?

T. S. : Exactement. Le cinéma, c’est un acte révolutionnaire, politique et de résistance. C’est comme ça que je le vois.

C. : Quelles sont vos références cinématographiques ?

T. S. : Pour ce film, j’ai été inspiré par L’Image manquante de Rithy Panh, pour sa manière de raconter l’histoire à travers des objets symboliques. J’ai aussi été marqué par The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, qui montre comment revivre et rejouer des expériences traumatisantes.

C. : Combien de temps a pris le montage ?

T. S. : Cinq mois. On avait beaucoup de matière, et il fallait trouver un équilibre pour que le film ne soit pas trop difficile à regarder. Avec Dani Abo Louh, le monteur, on a réussi à créer une narration qui commence très fort, puis descend un peu, remonte, et redescend. L’idée était que le spectateur puisse sortir du film avec un sentiment d’espoir, en se disant que la vie continue.

C. : Y a -t-il une scène qui vous est particulièrement chère?

T. S. : Oui, la scène où on parle d’imagination, où un des protagonistes raconte qu’il racontait un film à ses codétenus. Cette scène n’était pas prévue à l’origine. Elle est née pendant le tournage. Je leur ai dit que je racontais des films quand on était dans la cellule et un des survivants, Mahmoud, m’a dit : « Nous, on faisait la même chose dans notre cellule : quelqu’un nous racontait des films. » Ça montre à quel point le cinéma, l’art, peuvent aider à résister, à continuer à vivre.

C. : C’est une très belle scène et surtout quand il est dit que le conteur ne racontait jamais tout le film en une fois, qu’il gardait le suspens et racontait sur plusieurs jours. Quels films avez-vous racontés ?

T. S. : J’ai raconté plusieurs films : Three Iron (Locataires) de Kim Ki-duk, des films de Stanley Kubrick, des comédies pour les faire rire, des films romantiques pour évoquer l’amour et les souvenirs. Tout ça aidait à garder espoir.

Ce qui nous aide à vivre, c’est la poésie, le cinéma, l’art, la littérature. Heureusement qu’on a ça.


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