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Unerasable ! de Socrates Saint-Wulfstan Drakos

Sous la forme d’un journal, Socrates Saint-Wulfstan Drakos suit l’histoire de C.P., réalisateur vietnamien. Ce dernier a été forcé de quitter son pays natal à la suite de la sortie d’un documentaire dénonçant les agissements du gouvernement. Saint-Wulfstan Drakos, lui-même soumis à de nombreuses contraintes pour protéger son sujet, livre un film complexe reflétant les multiples détours auxquelles forcent la censure vietnamienne pour protéger son sujet. Lorsqu’on tient un journal de notre quotidien, celui-ci prend rarement l’apparence d’un récit parfaitement structuré. Au pire, on y adjoint des réflexions annexes dans les marges, des fulgurances en travers de la page, des dessins gribouillés rapidement entre deux événements de la journée ou juste avant de s’endormir, des recettes de cuisine transmises de bouche à oreille, des citations et références parfois tellement aléatoires que l’on se demande rapidement d’où elles peuvent bien surgir. Il en résulte donc aisément un chaos à l’image de la vie qu’il reflète, boursouflé par le tumulte permanent du monde environnant. Si un genre musical devait alors le définir, ce serait alors sans doute la musique classique contemporaine, à l’image d’un John Cage ou d’un Stockhausen.

Lorsque Socrates Saint-Wulfstan Drakos choisit de réaliser son premier long-métrage documentaire sous la forme d’un journal retraçant la vie et le quotidien de son protagoniste principal, on y retrouve exactement la même arythmie, le même caractère chaotique, rempli à ras bord de séquences diverses qui se mélangent et s’accumulent au point de ne plus savoir à quoi s’en tenir sur ce que leur combinaison cherche à signifier. La vie de son personnage principal contient en effet tous les ingrédients pour donner vie à une histoire constellée d’anecdotes, d’aller-retour, de digressions en tous genres, de monologues alourdis d’explications à propos d’un contexte général particulièrement complexe. C.P., réalisateur et activiste vietnamien en exil, n’a de fait pas choisi la trajectoire la plus aisée. Au lieu de s’endormir paisiblement dans son métier d’employé de bureau, il a suivi des études de cinéma. Il a pris conscience de la répression assourdie à laquelle s’applique le gouvernement de son propre pays. Il est devenu activiste, auteur d’un documentaire destiné à éveiller les consciences. Après avoir subi la brutalité policière, il s’est exilé en Thaïlande, où il ne trouve pas pour autant le repos. Les autorités locales sont promptes à collaborer avec celles de son pays natal afin de rapatrier les dissidents. Enfin, il a dû renoncer à apparaître sous son propre nom dans le but de se préserver, réduit à deux initiales.

Ainsi, le journal de C.P. ne peut décemment plus suivre un cheminement parfaitement linéaire, où chaque jour suit un déroulé prévisible. Son vécu a l’épaisseur des nombreuses tragédies vietnamiennes et s’y enfonce irrémédiablement. Dès lors, il est impensable de ne pas l’y fondre, de ne pas couler son histoire individuelle dans celle collective. À travers son témoignage affleurent les problématiques les plus criantes qui marquent le Vietnam. Unerasable ! est par conséquent le récit d’une vie tout autant que celui d’un pays. Il va non seulement d’avant en arrière et d’arrière en avant, afin de faire saisir toutes les implications de sa situation présente au fil de sa ligne de vie, mais aussi du dessus vers le dessous et du dessous vers le dessus, pour faire percevoir combien le récit horizontal de son vécu s’ancre dans la verticalité de la réalité sociopolitique vietnamienne. Unerasable se présente dès lors comme un film qui cherche à prendre du relief, une certaine tridimensionnalité, pour éviter la platitude d’un récit trop superficiel où l’on manquerait la dynamique collective intérieure du Vietnam et enfin le sens profond que prend l’activisme. Les nombreuses exactions du gouvernement y sont en effet étouffées par l’une des censures les plus importantes au monde, ce qui accorde au militantisme la forme d’une lutte contre des drames invisibles dans une société amnésique. Il est dès lors nécessaire d’en rendre compte, de le faire ressentir, pour que la notion de dictature ne soit pas une simple abstraction, mais une réalité palpable.

Par ailleurs, ce souci de s’enfoncer dans la pâte du réel en démultipliant la narration se ressent de façon tout aussi frappante dans la mise en image du documentaire. Les séquences reprennent tout autant des plans filmés du quotidien de C.P., que des images d’archive, que des plans extraits de film. Le tout est assorti d’effets de dégradation de pellicule, de caches, d’images en négatif. Pour assurer une certaine cohérence dans cette profusion de sources et de post-traitements, elles sont uniformisées par un traitement les rapprochant de l’esthétique propre aux bobines super 8. Ce n’est cependant pas suffisant pour gommer les contrastes entre les différentes séquences.

Au lieu de faire le choix de les harmoniser afin de polir les aspérités, au contraire Socrates Saint-Wulfstan Drakos ne cesse jamais de les accentuer, privilégiant l’accumulation à la symbiose. Elles se suivent, s’entrechoquent et se mélangent au rythme monocorde de la voix de C.P., transposition orale du flux manuscrit du journal. Par conséquent, au lieu d’avoir un documentaire qui assujettit soigneusement le réel à des règles esthétiques, narratives et logiques, on est en présence de l’exact contraire… au point où ce que l’on évoquait comme un souci du concret se retourne en un acculement. Unerasable ! apparaît en lutte permanente pour sa propre cohérence, quand il est menacé par le surgissement d’événements trop imposants pour qu’il puisse en canaliser la force brute en une succession digérée d’éléments. La surcharge d’effets visuels ne démontrerait par conséquent pas un emmurement dans un univers d’artifices, mais témoignerait de tentatives répétées de se protéger tant bien que mal de la violence du réel quand il ne cesse de remettre en cause l’unité dramaturgique. C’est regrettable, surtout du point de vue du public qui doit se retrouver dans un tel dédale. Mais est-ce cependant possible autrement ? C.P. est un réalisateur qui lutte contre l’invisibilisation autant de lui-même que de son art, images personnelles et cinématographiques écrasées par le parti communiste vietnamien. Quand Socrates Saint-Wulfstan Drakos prend en charge cette impasse, quand il cherche à la représenter, il n’y échappe pas non plus. Son nom lui-même est un pseudonyme. Il doit se soumettre aux contraintes imposées par les autorités vietnamiennes pour ne pas mettre en danger son sujet jusqu’à l’invisibilisation définitive (sa suppression intégrale). Cela requiert par conséquent d’opérer des choix contraints dans ce que l’on montre ou non. Cela demande de travailler contre vents et marées afin que le documentaire puisse aboutir, menacé par les nombreuses restrictions qui lui sont imposées.

Unerasable ! est donc un film qui n’en finit pas de finir, une fin de partie qui cherche sa propre fin. Il s’étend et s’étire à force de ne pas pouvoir atterrir, car sur le tarmac le comité d’accueil est prêt à lui donner le coup de grâce. C’est une œuvre qui cherche à devenir œuvre quand la pièce centrale pour articuler l’ensemble demeure manquante. C’est un documentaire qui documente l’impossibilité de documenter et en même temps ne parvient pas à se faire véritablement document de son sujet, se bornant à tourner encore et toujours autour. Unerasable, C.P. l’est, mais au prix d’un flottement dont il ne se départ jamais, malgré les efforts successifs de l’incarner par la parole et par l’image. Il demeure ineffaçable parce qu’il reste insaisissable.

Ce n’en est pas moins une traversée passionnante, parce que ce n’est pas seulement un film, mais aussi une vie mise en exergue jusqu’à transpirer de chaque plan. C’est un journal intime dont l’intimité se retranche dans l’anonymat des mots et dont on ressort peut-être déconcerté, mais aussi riche d’une connaissance que d’autres réalisations à la forme plus classique peinent à transmettre. Celle de la tessiture d’une existence.