Cinergie : Avec le recul, quel regard portez-vous sur Space Boy et comment peut-on mesurer le grand écart entre les deux ambiances, celle de Space Boy et celle de Vigilante ?
Olivier Pairoux : Ce qui m'intéresse le plus au cinéma, ce sont les genres différents et le fait qu'ils amènent chaque fois des narrations différentes. Space Boy, c'est un film d'action avec une love story. Vigilante, ici, c'est une détective.
Les thématiques de Space Boy étaient plus personnelles, sur le dépassement de soi et jusqu'où on peut aller sans blesser les autres. Sur Vigilante, on se rapproche davantage de la détective : la vérité, où est le bien, où est le mal, toute cette zone de gris. C'est ça qui m'intéresse : que chaque projet soit différent et m'amène dans une aventure radicalement différente.
C. : Qu'est-ce qui a été le déclencheur pour ce sujet autour de la pédocriminalité et de l'autojustice ? Pourquoi avez-vous voulu aborder un thème aussi massif ?
O. P. : J'ai découvert les chasseurs de pédophiles à travers un documentaire de Vice Magazine en 2017. Quand j'ai découvert ce phénomène de personnes qui essaient de piéger des prédateurs, de les exposer sur Internet et de créer leur propre autojustice, j'ai été fasciné, mais j'y ai aussi vu quelque chose d'un peu effrayant. Est-ce qu'on a envie d'une société construite comme ça ?
Plus je creusais le sujet, plus je me rendais compte à quel point il était passionnant et tentaculaire. Et l'actualité m'a un peu donné raison : on a de plus en plus d'autojustices à travers Internet. Est-ce que la justice et la police font assez, ou est-ce que nous devons prendre les choses en main ?
C. : Pour le casting, il y a évidemment le choix assez inattendu d’Eddy de Pretto, mais aussi Roxane Mesquida, figure iconique du cinéma de genre et d’auteur, à la longue et riche carrière internationale, et que l’on apprécie particulièrement en Belgique, où elle a notamment été membre du jury du BIFFF. Et puis Damien Chapelle, figure bien connue du cinéma belge. Comment ces choix se sont-ils imposés ?
O. P. : Le choix d'Eddy de Pretto est évidemment audacieux. J'avais envie d'aller chercher une personnalité, un univers, et j'adorais celui d'Eddy. Quand on travaille avec un comédien qui démarre, on obtient beaucoup de spontanéité, d'enthousiasme, de créativité et d'envie. En plus, Eddy correspondait au personnage de Morville que j'avais en tête.
Roxane Mesquida est une actrice que je suis depuis très longtemps. Que ce soit dans les films de Gregg Araki, de Dupieux, j'ai toujours été fasciné par son jeu, par sa personnalité. Je trouve qu'elle a un charisme de dingue et que, de par sa carrière aux États-Unis, elle dégage quelque chose qui n'est pas que français, quelque chose d'anglo-français. J'avais très envie de collaborer avec elle depuis longtemps.
Et puis Damien est un des comédiens belges qui me touche très fort. Il arrive avec sa force, mais aussi avec sa douceur. Il porte cette ambivalence de force, d'assurance, avec au fond quelque chose d'un peu plus fragile, qui correspondait très bien au personnage.
C. : Damien, comment vous êtes-vous préparé pour aborder ce sujet et entrer dans ce rôle ? Avez-vous eu une approche particulière ?
Damien Chapelle : Le scénario que proposait Olivier était extrêmement écrit. C'est ce que demandait le genre du détective : chaque phrase et chaque situation sont importantes dans le déroulé de l'histoire, son secret et son dénouement. Autour de la complexité du personnage principal joué par Eddy de Pretto, il y avait des personnages plus monolithiques, qui représentaient peut-être des facettes du personnage principal. Ils étaient des couleurs, alors qu'Eddy a un panel de couleurs.
Je me suis un peu renseigné sur les vigilantes, évidemment, mais je me suis surtout concentré sur le personnage qu'avait écrit Olivier. C'est quelqu'un qui ne se pose pas dix mille questions au moment d'agir et qui, quand il dit quelque chose, le ressent au fond de lui-même. Ce n'est pas un joueur d'échecs, c'est vraiment un joueur de dames.
C. : Comment s'est passée l'alchimie avec les autres comédiens, notamment Eddy de Pretto ?
D. Ch. : Chez Eddy, il y avait quelque chose qu'on peut retrouver dans sa chanson et son écriture : une certaine forme d'humanité et de geste fait vers l'autre. Jouer avec lui, c'était extrêmement facile parce que c'était être avec quelqu'un de très engagé dans l'histoire qu'il portait, avec une générosité et une ouverture absolues.
Il fallait surtout de la concentration et de l'ouverture pour recevoir tout ce qu'Eddy avait à donner. Je ne sais pas si cette alchimie se voit à l'écran, mais moi je l'ai vécue avec lui. J'avais l'impression qu'on faisait un travail extrêmement vrai, sincère et spontané.
Cinergie : C'est un rôle dans un film où la tension est très intense. Est-ce que ce projet vous a permis d'explorer d'autres choses dans votre jeu ?
Damien Chapelle : Ce qui a été très chouette dans le travail avec Olivier sur Vigilante, c'est cette envie de ne pas ancrer l'histoire dans un monde ou une temporalité définie. Même si le sujet est très moderne, on n'arrive pas tellement à définir si c'est dans dix ans ou dans cinq ans.
Ça m'a permis de chercher une corporalité différente et d'aller plus loin dans une manière plus fantasque de modeler un personnage. Eddy porte des prothèses, il a vraiment transformé son visage, et je me suis demandé comment je pouvais moi aussi aller sur ce terrain, créer un personnage très fort, un peu sorti du réel. Olivier m'a laissé faire et m'a évidemment cadré quand ça allait trop loin. C'était agréable de travailler avec quelqu'un qui nous laisse aller plus loin que la pure recherche de la vérité.
Cinergie : Justement, comment traite-t-on un sujet aussi sensible sans tomber dans le film à thèse ?
Olivier Pairoux : Je pense que le rôle du cinéma n'est pas d'apporter des réponses, mais de soulever des questions. Quel rapport notre jeunesse a-t-elle avec les réseaux sociaux ? Est-ce que c'est une bonne chose d'avoir de l'autojustice dans une société où on a parfois l'impression que la justice n'en fait pas assez ?
Libre à chacun d'aller trouver ses propres réponses. Je ne suis pas là pour dire aux gens ce qu'ils doivent penser. On peut parler de questions sociales, politiques ou de justice sans être obligé de le faire sous un angle de documentaire. On peut faire entrer toutes ces thématiques dans un écrin cinématographique. Il ne faut pas oublier qu'on veut avant tout faire du cinéma et raconter des histoires de gens.
Cinergie : On voit depuis quelques années une ouverture du cinéma belge vers le thriller et le cinéma de genre. Est-ce que la Belgique ose aujourd'hui davantage sortir de cette image d'un cinéma essentiellement social ?
Olivier Pairoux : Aujourd'hui, les frontières ont un peu explosé avec toutes les plateformes. Ce qui est important, c'est que notre cinéma en Belgique puisse continuer à exister dans tout ça.
Je pense qu'il faut garder une forme de belgitude. Tout ce que j'ai mis dans Vigilante, ce sont des choses que je peux voir ici en Belgique. Mais il faut aussi avoir des histoires attrayantes, qui puissent aller chercher les gens parce que c'est un bon thriller, une bonne comédie ou une bonne love story. La Belgique a intérêt à s'ouvrir à un maximum de genres : pourquoi ne pas faire de la science-fiction ou des films fantastiques ? Il ne faut pas rester dans cette image de cinéma social, même si je pense qu'on en est loin depuis longtemps maintenant.
C. : Damien, en tant que comédien, est-ce que cette liberté et cette diversification du cinéma belge ouvrent aussi de nouvelles portes ?
D. Ch. : Je suis très fier de ce qui a été fait dans le passé en Belgique et je n'ai pas envie de faire table rase. Des gens comme Boris Lehman ou les frères Dardenne ont fait des choses très puissantes. Les frères Dardenne ont apporté une signature qui a vraiment été exploitée dans le cinéma mondial.
Mais je pense qu'on a effectivement une évolution. La Belgique a tellement de liberté, au même titre que la personnalité des Belges, parce qu'elle a moins le poids de son histoire. Elle n'a jamais eu froid aux yeux en termes de créativité et d'exploration. On a eu la New Beat, on a été les numéros un de la musique électronique en Belgique, on a eu des choses exceptionnelles qui sont le fruit de cette liberté de se dire : si on n'a rien à revendiquer, alors on peut tout inventer.
C. : Vigilante est aussi une coproduction avec le Québec. Qu'est-ce que cette collaboration a apporté au film ?
O. P. : Aujourd'hui, pour tourner un film ou une série, la coproduction est quasiment obligatoire. C'est très compliqué d'avoir les financements nécessaires pour porter un projet seul. On était ravis de pouvoir collaborer avec le Québec.
Le Québec foisonne de productions. Ils font absolument tous les formats, en télé, en série, en cinéma. Cette coproduction nous a permis d'avoir des comédiennes et des ingénieurs du son québécois, et toute la postproduction sonore et l'étalonnage se sont faits au Québec. C'était une espèce de crossover artistique, avec des Québécois qui ont la culture francophone, mais aussi une culture plus américaine dans leur efficacité et leur manière de procéder. Je pense que cette collaboration a tiré le projet vers le haut.
C. : Où le film a-t-il été tourné et comment s'est passé le tournage ?
O. P. : On a tourné essentiellement à Bruxelles, plus du côté de Molenbeek, et aussi à Charleroi. Une Belgique qu'on a surtout connue by night, parce qu'on a fait beaucoup de tournages de nuit. On tournait en janvier et février, il faisait moins dix mille, on a vraiment beaucoup caillé.
Charleroi et Bruxelles offrent aussi des décors réellement impressionnants. Ça plonge les comédiens dans leurs personnages, dans ce mood, avec le froid. Quand il fait froid, je ne te demande pas de faire semblant d'avoir froid : tu as froid.
D. Ch. : Il y a aussi un énorme travail du décorateur qu'il faut mentionner. Même si les lieux étaient déjà très chargés par leur identité et leur puissance, il y a eu des changements radicaux qui ont été faits avec maestria.
O. P. : Un film noir doit avoir beaucoup de mood, il doit être très moody. Il y a le travail de la déco, de la photo, du maquillage... C'est vraiment un travail collégial pour arriver à ce résultat.
C. : Pour terminer, s'il fallait donner une raison d'aller voir Vigilante, ce serait laquelle ?
O. P. : La raison principale pour laquelle j'irais voir ce film, c'est en tant que papa avec mes enfants. Je crois que c'est important d'avoir cette discussion avec eux. Fondamentalement, le plus important, c'est la relation que les enfants et les adolescents entretiennent avec leurs parents.
Les réseaux sociaux, Internet, des plateformes de jeux comme Roblox peuvent aussi être des endroits dangereux pour nos enfants. À nous d'être attentifs. Rien que si le film peut provoquer cette prise de conscience chez certains parents, ça peut déjà être très utile et important.