Cinergie : Au NIFFF, le Neuchâtel International Fantastic Film Festival, vous confiez que le cinéma de genre ne vous attirait pas particulièrement et que vous le connaissiez surtout par les films Grave et Titane. Qu'est-ce qui, à la lecture du scénario de Sanguine, vous a fait franchir le pas avec votre personnage, Margot ?
Mara Taquin : Ce n’est pas que je n’étais pas sensible au genre. Je ne le connaissais pas. Et ce qui est génial, dans notre métier d'acteur, c'est que, parfois, on vient nous chercher à des endroits qu'on ne soupçonnait pas. Du coup, je me suis laissé surprendre à beaucoup aimer ce que cela proposait, la métaphore que ça pouvait faire de s'approprier le genre, le corps, et de pouvoir y dénoncer des choses politiques à travers cela. Je trouve que c'est hyper important et intéressant.
C. : Votre réalisatrice, Marion Le Corroller, évoque des journées qui commençaient à 4h du matin, avec jusqu'à huit heures de préparation et de maquillage, sous les prothèses de Pierre-Olivier Persin, oscarisé pour The Substance. Votre dos, avez-vous dit, en a gardé le souvenir. Comment prépare-t-on son corps à un tournage pareil ? Et sa tête, aussi ?
M. T. : Il faut nuancer : ce n'était pas jusqu'à huit heures en règle générale. Ce n’est arrivé qu’une fois. Cela allait, en général, jusqu'à six heures de maquillage. C'est pas mal, mais je ne veux pas édulcorer la réalité. Mais justement, je n'ai pas préparé mon corps parce que je n'avais pas conscience que ça allait être aussi physique. Ce qui était très compliqué, c'était de rester immobile pendant entre quatre à six heures, et puis après, d'un coup, de devoir amener son corps à faire des prouesses, on va dire, physiques, dans le sens où je mute, je bouge beaucoup et, du coup, je pense que mon corps n'a pas compris le changement de température entre être statique et aller dans tous les sens. C'est pour cela que je pense encore avoir un peu des séquelles, parce que je ne me suis pas préparée physiquement. À refaire, je me préparerais physiquement. Mais mentalement, je pense que j'étais tellement heureuse de pouvoir faire partie de ce projet-là, de voir le travail de POP (NDLR : Pierre-Olivier Persin) sur mon corps avec toute son équipe, d'avoir fait toute la préparation avec lui, des prothèses notamment. Parce qu'avant le tournage, il y a de nombreuses heures où ils doivent mouler mon corps pour pouvoir ensuite construire les prothèses au-dessus de cela, etc. Ils ont construit tout mon corps en moulage et c'était hyper impressionnant. Je trouve que c'est quand même un luxe absolument incroyable, dans le cinéma, de pouvoir avoir accès à des métiers auxquels on n'aurait jamais accès autrement. J'étais ainsi un peu comme une gosse qui, malgré la fatigue, à chaque fois que je faiblissais un petit peu dans ma tête et dans mon mental, je me disais : « attends, c'est énorme ce que tu es en train de vivre, profites-en et ne vois pas les difficultés de façon négative ! »
C. : Autre contrainte peu banale : ce corset très lourd auquel était fixée une caméra. Et cet internat reconstruit en studio à Ivry-sur-Seine pour pouvoir « pousser les murs » et tourner autour de vous. Qu'est-ce que ça change, pour une actrice, de jouer avec l'objectif littéralement arrimé à soi ?
M. T. : C'est particulier parce que ça change quand même une dynamique. Le but, dans un film, c'est de ne pas regarder la caméra et de faire croire qu'il n'y a pas de caméra qui est en train de te filmer quand tu joues. Là, quand tu as le truc qui est vraiment genre là, littéralement à trois centimètres de ta tête tout le temps, c'est des fois un peu compliqué, et puis c'était lourd, surtout que les scènes dans lesquelles je portais cette machine étaient des scènes très physiques. Je mettais dès lors tout mon corps soit à gauche, soit à droite, en fonction de la caméra, et c'est vrai que ça, physiquement, c'était dur. Mais encore une fois, j'avais l'impression de faire partie de l'équipe technique, de faire partie de l'équipe image. J'ai obligé le chef-op, je ne sais pas s'il l'a fait, à me créditer dans l'équipe image, parce que je lui disais : « attends, là, je fais ton travail, mon gars, donc tu vas me mettre dans l'équipe image ! » Parce que je trouve que c'est quand même exceptionnel de pouvoir d'un coup, moi, en tant qu'actrice, avoir une sorte de liberté totale où c'est moi qui gère mon corps et ce qui est filmé. C'était assez fou !
C. : À l'écran, votre trio avec Kim Higelin et Sami Outalbali fonctionne très bien. L'humour de l'une et la douceur de l'autre font contrepoids à l'intensité de Margot, comme le souhaitait votre réalisatrice. Comment construit-on cette alchimie quand vous commenciez vos journées seule, dans le fauteuil de maquillage, des heures avant vos partenaires ?
M. T. : Cette intensité-là de maquillage, c'était les deux-trois dernières semaines de tournage. Le reste du tournage, on a commencé par les scènes où je n'avais pas besoin d'autant de préparation de maquillage, etc. Et ce qui est cool avec Sami et Kim, c'est que, une fois qu'ils ont choisi de me prendre pour le rôle principal, j'ai pu aussi participer au casting de mes amis pour voir quelle était l'alchimie, etc. Je sais que quand j'ai vu Kim en casting, je me suis tout de suite dit qu'elle apporterait quelque chose de très chouette. Elle arrive à rendre son personnage pas spécialement antipathique alors qu'il pourrait l'être. Sami, il parvient à amener une douceur. Et je pense que, du coup, quand on fait des essais et qu'on commence à travailler ensemble, on voit ce qui matche entre nous et les énergies potentielles. Je pense que, par conséquent, Marion et la directrice du casting, Laure Cochener, ainsi que la productrice, l'ont vu aussi à l'image. Et puis, par après, on s'est vus à côté. On a fait des lectures. Et moi, je connaissais déjà Sami et Kim d'autres événements de cinéma, notamment, sur Paris. Donc, on n'était pas complètement inconnus les uns aux autres. Et je pense qu'on était tous les trois très contents de se retrouver sur ce projet. Mais il y a une sorte de bienveillance générationnelle, je trouve, dans le cinéma, en tout cas, comme moi, je le perçois, dans le sens où je pense qu'on est vraiment une génération de personnes qui sont contentes de se retrouver, où il n'y a pas vraiment de compétition et de trucs où on se regarde de loin. J'ai la sensation qu'on a tous envie de se retrouver. Et que là, moi, je ne connais pas un acteur avec qui je n'ai pas travaillé, avec qui je rêverais de bosser, fille ou garçon, parce que je suis trop impressionnée de chaque profil différent qui se trouve dans le cinéma aujourd'hui.
C. : Après Alexia, stagiaire infirmière dans le service fermé d’Au bord du monde, vous voici en tant que Margot, interne aux urgences. Deux soignantes débutantes, deux hôpitaux à bout de souffle. Est-ce là un hasard de parcours ou ces rôles touchent-ils quelque chose qui vous tient fort à cœur ?
M. T. : Je pense que c'est complètement un hasard. Je n'ai pas de lien particulier avec le milieu hospitalier. Par contre, je pense que le milieu hospitalier est un endroit qui est très métaphorique d’une société qui est un peu malade aujourd'hui. On demande aux gens d'être toujours plus performants, presque d'être des machines, alors qu'on est au cœur même du métier humain, du rapport humain. Aujourd'hui, on demande de remplir des grilles, « est-ce que tu as fait assez ceci, ceci et cela ? », comme si c'était un truc de société ou d'industrialisation, alors qu'en fait, on parle de la santé de certaines personnes. Marion, la réalisatrice, vient de la finance et elle voyait des similitudes entre ses études de tradeuse et le milieu hospitalier, ce qui est quand même assez antinomique, je trouve. On voit aussi qu'on a de plus en plus de réformes qui font qu'on a moins de moyens pour plus de demandes. Je pense que ce milieu-là revient pas mal en ce moment parce qu'il y a des choses à raconter et à dénoncer. Je pense que je suis sensible au cinéma qui véhicule certains messages et à l'importance de certains sujets de société. Et du coup, peut-être que ces deux hasards-là font que je m'y retrouve.
C. : En 2019, vous découvriez Cannes avec Hors Normes, film de clôture, dans un rôle discret. Sept ans plus tard, vous y revenez en tête d'affiche, en Séance de minuit, avec environ 2 300 personnes dans la salle, pour la toute première projection du film. Que gardez-vous de cette nuit-là ?
M. T. : Je n'en garde pas tant de souvenirs, justement. C'est quand même très dissociatif. On découvre un film devant autant de personnes, dans lequel on a mis beaucoup de soi, donc je pense qu'on est un peu déconnectés de nous, à certains moments. On ne comprend pas trop ce qui nous arrive. Cannes, ça va très très vite. En deux jours, on fait je ne sais pas combien d'interviews, on se prépare, on présente le film, on sort. On n'a pas vraiment le temps de conscientiser ce qui nous arrive au moment auquel cela nous arrive. Mais c'est un privilège de fou de pouvoir présenter ce film-là. C'est un premier long métrage, d'une femme, et pouvoir le présenter lors de cette séance de minuit, je trouve que c'est assez exceptionnel pour elle. Et c'est vrai que chaque expérience à Cannes est différente en fonction de son équipe. J'y étais aussi allée avec Rien à foutre, de Julie Lecoustre et Emmanuel Marre. Et là, d'un coup, on était une équipe de six, donc c'était peut-être plus petit. Là, c'est peut-être plus gros, dès lors. C'est à chaque fois très particulier. Il faut prendre l'expérience comme elle vient et ne pas essayer de contrôler. De toute façon, à Cannes, tu ne contrôles rien.
C. : Vous avez dit n'avoir jamais rêvé de devenir actrice. Le métier vous a trouvée quand vous étiez âgée de 17 ans, quand Camille Mol vous a repérée lors d'un casting pour Créatures, son court métrage de fin d’études à l'IAD. Quel est votre tout premier souvenir de spectatrice ?
M. T. : Je me souviens que j'étais chez ma grand-mère, où j'ai vu Ma vie en rose, avec Michèle Laroque, sur un petit garçon qui aime se déguiser en fille (NDLR : premier long métrage du réalisateur belge Alain Berliner, sorti en 1997). Et que ce n'est pas un problème au sein de la famille, jusqu'au moment où les voisins s'en rendent compte. Et la famille va péter à cause du regard des autres. Ça m'avait hyper fort marquée et je crois que je l'ai vu trois-quatre fois quand j'étais jeune. Je demandais souvent à le voir parce que je trouvais ça fou qu'on puisse raconter cela au cinéma : l'importance que ça a de raconter des histoires qu'on ne vit pas et dont on parle trop peu. Je me dis que ce film m'a vraiment marquée. Et en fait, la pochette du DVD m’a marquée, elle aussi. On y voit une rose avec l’ombre d'un petit garçon. C'est un film qui m'avait vachement marquée. Et, au cinéma, c’est Azur et Asmar, mon premier souvenir de spectatrice.
C. : Parmi les personnages que vous n’avez pas encore interprétés à l’écran, est-ce qu'il y en a un qui vous fait particulièrement rêver ?
M. T. : J'adorerais jouer un personnage comme Erin Brockovich ou quelque chose comme ça, mais, en même temps, ce que je trouve trop joli dans ce qui se passe pour moi en ce moment, c'est vraiment de me laisser aller à la surprise et à ce qu'on me propose et de ne pas projeter et, justement, de laisser plein de portes ouvertes.