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Notre salut d’Emmanuel Marre

Le blues du collabo

Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Ambitieux stratège politique, Henri Marre (Swann Arlaud), 49 ans, s’installe à Vichy, loin de son épouse, Paulette (Sandrine Blancke), et de leurs enfants. Il pense que le Maréchal est l’homme providentiel et voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique « Notre Salut », dans lequel il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Il accède au ministère du Travail et défend des idées révolutionnaires destinées à sortir la France de la débâcle, à « retrouver la dignité du travail », à « gagner en efficacité »… Le film est inspiré des correspondances épistolaires entre Henri et Paulette durant la guerre.

Notre salut fait l'ouverture du Brussels International Film Festival ce 4 septembre 2026


Cette année, la France occupée n’en finit plus de résister au grand écran. Après Xavier Giannoli (Les Rayons et les Ombres) et Antonin Baudry (le diptyque La Bataille De Gaulle), Emmanuel Marre se lance lui aussi dans une reconstitution historique (ainsi que dans une thérapie familiale, puisque Henri n’est autre que son arrière-grand-père), mais signe une œuvre très différente, fidèle au ton particulier de son film précédent, Rien à foutre, austère, naturaliste (les visages sont illuminés d’une lumière crue pas forcément flatteuse), complexe, dense et pince-sans-rire, qui a décontenancé la Croisette en mai dernier par ses étonnantes ruptures de ton et son utilisation de chansons modernes apposées sur des images d’archives (Pétain marchant au son de « Live is Life » du groupe Opus, il fallait oser !).

Adoptant une approche quasi documentaire - caméra en mouvement qui suit les personnages lors de longues conversations qui peuvent donner le tournis -, le cinéaste suit divers débats, rencontres et réunions de travail d’Henri alors qu’il se fraie un chemin vers les sommets du gouvernement. Le toujours excellent Swann Arlaud incarne cet homme un peu terne avec un mélange de manque d’assurance dans ses gestes et un trop-plein de conviction dans ses paroles. Sorte de « patriote du management », Henri est un pétainiste sincère, par pragmatisme, convaincu de la validité de ses actes, du moins jusqu’à un certain point. S’il se montre dans un premier temps réticent à collaborer avec l’occupant allemand, il ne s’y oppose pas non plus tout à fait. Opportuniste et dévoré par l’ambition, certaines de ses décisions montrent néanmoins qu’il est loin d’être innocent, particulièrement lorsqu’à la tête du Commissariat à la lutte contre le chômage, il espionne ses collègues et signe notamment un accord pour envoyer 850 « Israélites » « travailler » en Allemagne, lors d’une opération de « ramassage » (autrement dit, il fut plus ou moins consciemment l’un des organisateurs d’une rafle).

Aveuglé par un besoin impérieux de servir ses propres intérêts avant ceux de la France, Henri finira par perdre tout sens moral, par se retrouver du mauvais côté de l’Histoire, du côté des lâches. Avec pour excuses le chaos ambiant, l’urgence de la situation et le sens du devoir : « On a fait ce qu’on a pu avec les instructions que l’on avait, dans l’urgence. (…) On est là pour appliquer la politique du gouvernement. (…) On n’est pas directement responsables »... Ayant enfin compris que Pétain a capitulé face à l’ennemi et trahi la patrie, Henri, malgré ses désillusions, continuera de suivre les ordres à la lettre.

Le film décrit également l’agonie d’un mariage : l’incompréhension grandissante entre Henri et Paulette (merveilleuse Sandrine Blancke), le lent délitement de leurs sentiments, le poids du silence surtout. Lui qui aimerait tant être vu comme un chevalier blanc ne sait plus se montrer à la hauteur de l’amour de son épouse. Ses actes et prises de position morales, mais aussi son absence de remords, pèsent lourd dans le déclin de cette relation que l’on devine autrefois idyllique.

Emmanuel Marre décrit la guerre d’un point de vue inédit : celui d’un cauchemar administratif et bureaucratique, où les statistiques remplacent les visages et les noms des victimes. Tantôt farce iconoclaste, tantôt pamphlet virulent sur la banalité de la lâcheté ordinaire, Notre Salut aborde des thèmes d’une grande modernité (certains dialogues font écho à des discours politiques actuels) en auscultant des moments sombres d’un passé pas si lointain pour mieux nous mettre en garde vis-à-vis de l’avenir.