Raphaël Kaddour pour Buda

Raphaël Kaddour, lauréat du Prix Cinergie du jeune cinéma belge

Lauréat du Prix Cinergie du jeune cinéma belge au Festival En ville en début d’année, Raphaël Kaddour s’est imposé avec Buda, un court métrage documentaire à la fois frontal, humain et inattendu. Tourné au Recypark Buda, à Bruxelles, le film s’attache aux gestes, aux paroles et aux silences des travailleurs de Bruxelles Propreté, jusqu’à faire surgir, derrière l’accueil des déchets, un portrait plus large du monde du travail, de ses fatigues, de ses hiérarchies et de ses contradictions. À partir d’un lieu très concret et d’un désir d’abord intime, celui de filmer un métier proche de celui de son père, le réalisateur construit un film qui dépasse largement son point de départ.

Cinergie : Buda est aussi le nom d’une zone industrielle de Bruxelles, près du pont de Buda qui relie Neder-Over-Heembeek à Haren. Pourquoi avoir choisi ce titre pour votre film qui peut prêter à confusion ?

Raphaël Kaddour : Oui, c’est clair qu’on pose souvent la question de savoir si cela renvoie à la religion. Et les gens retiennent le nom, donc je me dis que c’est quand même réussi.

C. : Comment votre première connexion avec le cinéma s’est-elle faite ?

R. K. : J’ai grandi à Auderghem, au sud de Bruxelles, avec mes parents. Et je suis très reconnaissant à ma mère, qui m’a montré mon premier film. C’était Spider-Man, le Sam Raimi, le tout premier. J’étais vraiment en extase. C’était une révélation pour moi et je pense que ça reste encore l’un de mes films préférés.

C. : Cette envie vous a menée naturellement vers des études de cinéma, puis vers l’IAD?

R. K. : La connexion avec le cinéma s’est faite beaucoup plus tard, durant la fin de l’adolescence, lorsqu’on se pose des questions sur ce qu’on va faire plus tard dans la vie. J’avais toujours une passion pour la technique, les caméras, le montage. Après le secondaire, j’ai pris le pari de rentrer en école de cinéma.

C. : Votre film Buda s’éloigne beaucoup d’un imaginaire comme celui de Spider-Man. Comment êtes-vous venu au documentaire ?

R. K. : Je crois que c’est en partie grâce à l’école que j’ai découvert le documentaire. Quand on est petit, on pense surtout à la fiction et, à travers des exercices, on a été sensibilisés au documentaire. L’un de mes documentaires préférés, qui n’a pas forcément été une source d’inspiration directe mais qui m’anime, c’est Coûte que coûte de Claire Simon. Voir ces personnes qui tentent de continuer leur boulot malgré des finances catastrophiques m’a ouvert la voie vers le documentaire, en me disant que c’était possible de raconter des histoires à travers ce médium.

C. : Et comment présenteriez-vous aujourd’hui Buda ?

R. K. : Je dirais que c’est l’histoire des employés de Bruxelles-Propreté qui réceptionnent les déchets des clients et aussi leur humeur. Et, au fur et à mesure de leur travail, on se rend compte qu’ils réceptionnent surtout la société, tout ce mal-être qu’il y a par rapport au travail, tous ces questionnements-là. À travers ce film, on tire le portrait d’un monde du travail en Belgique, à Bruxelles.

C. : Avant de tourner, vous êtes-vous beaucoup renseigné sur le fonctionnement des institutions bruxelloises et sur la gestion des déchets à Bruxelles, ou bien le film s’est-il construit au fur et à mesure ?

R. K. : Il faut savoir que le désir de vouloir filmer une déchetterie venait d’abord d’une envie très personnelle : filmer le métier de mon père, qui travaille dans les déchetteries au sud du pays, du côté de La Louvière. J’ai d’abord été refusé là-bas, parce qu’ils n’étaient pas du tout ouverts à ce que j’y mette une caméra. Après pas mal de négociations, ils m’ont toléré dans leur Recypark Buda.

C. : Comment avez-vous abordé la préparation et l’immersion sur place ?

R. K. : Avant de tourner, avant même de poser une caméra dans le Recypark, je suis resté six mois à rencontrer les ouvriers, à rencontrer les usagers, les habitués, pour développer d’abord un point de vue. Puis, lorsque le tournage a pu commencer, ça a duré trois semaines, peut-être trois ou quatre semaines. C’était assez court, en fin de compte, pour du documentaire. Mais au fur et à mesure des repérages et de l’immersion, il y a eu une confiance qui s’est créée, de manière à ce que la caméra ne soit pas trop déstabilisante pour les personnes qui travaillent là-bas.

C. : Cette confiance a été un élément décisif du film ?

R. K. : Oui, il a fallu rassurer à la fois la hiérarchie et les ouvriers sur ce qu’on voulait faire. Quand je regarde le film aujourd’hui, j’ai presque l’impression qu’on suit le point de vue d’un travailleur, comme si la caméra était devenue l’un de leurs collègues. Et ça, c’est vraiment grâce à la relation de confiance qu’on a instaurée.

C. : En côtoyant ces travailleurs, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou marqué dans leur métier et dans leur quotidien ?

R. K. : À titre personnel, je me sens extrêmement chanceux de pouvoir choisir ce que je veux faire dans la vie. Ce que j’ai entendu, souvent en off avec les travailleurs, c’est que pas mal d’hommes dans ce Recypark n’ont pas forcément choisi d’être là, et que c’était souvent la conséquence de décisions prises dans leur vie. Quand on coupait la caméra, ils nous répétaient souvent, à nous les étudiants, de faire de bons choix, parce qu’on n’a qu’une balle dans la vie. Ce que je retiens, c’est que je suis à la fois admiratif de ces personnes qui, malgré leur situation, travaillent et continuent, même si ce n’est pas forcément le métier qu’elles auraient choisi.

C. : Qu’est-ce que cela a changé dans votre regard ?

R. K. : Pour moi, en tant que jeune étudiant, c’était une chance d’entendre ces témoignages et de me rendre compte que dans la vie on fait des choix et que parfois on n’est pas toujours à l’endroit où on voudrait être. Cela m’a encouragé à continuer à poser un regard de cinéma sur eux ou sur des personnes dans la même situation. Par moments, ce sont presque des exemples : des personnes qui se lèvent tous les matins pour réceptionner les déchets des gens, parfois leurs critiques, leurs remarques, ou même simplement accueillir une parole. C’est un sacré regard tourné vers l’autre.

C. : Y a-t-il un moment ou un témoignage en particulier qui vous a profondément touché pendant le tournage ?

R. K. : Oui, la séquence entre Roschdy et Menkor, quand ils discutent de la pension et de leur avenir. Cette séquence était beaucoup plus longue au tournage, mais une phrase m’a vraiment marqué : quand l’un dit à l’autre que des jeunes qui ont fait cinq ans d’études lui donneront des ordres, alors que lui a fait vingt ans de travail dans le service public. Ça m’a remis en question.

C. : Pourquoi ce moment vous a-t-il autant marqué ?

R. K. : Je trouvais ça assez triste de se rendre compte que, parce qu’on fait des études, on aurait plus de valeur que d’autres sur le plan intellectuel ou dans les compétences, alors que d’autres ont une immense expérience de terrain.

C. : Cette expérience a-t-elle déjà influencé votre manière d’aborder la réalisation et le travail en équipe ?

R. K. : J’ai encore très peu d’expérience, donc je suis toujours en train de comprendre comment fonctionne un plateau. J’essaie de fonctionner à l’instinct, mais la communication est super importante. Je crois que c’est la clé, même pour communiquer des intentions. Quand je repense à ma communication avec mon cadreur et mon ingénieur du son, on avait réussi à établir des mots très précis, même des gestes, pour savoir filmer exactement ce qu’on voulait.

C. : Dans le film, certaines relations entre personnages semblent très fortes, notamment autour de la question de la retraite. Cela s’est-il construit au tournage ou au montage ?

R. K. : La séquence où on les voit discuter de la pension et de la retraite n’a pas été mise en scène. Généralement, ils ont l’habitude de se retrouver pour boire un café au début de la journée. Je pense que ce plan a été tourné vers six ou sept heures du matin. Nous étions en train de nous préparer et on a senti qu’il y avait une conversation un peu plus longue que d’habitude. Mon cadreur a eu le réflexe de se poser et de filmer.

C. : Vous avez donc eu le sentiment d’attraper quelque chose qui se produisait naturellement ?

R. K. : Oui. J’aimerais pouvoir m’attribuer le mérite de cette scène, mais en réalité c’est le réel qui s’est mis en place et nous étions simplement prêts au bon moment pour la capter. Ensuite, au montage, on bricole les choses pour créer cette relation, mais au tournage nous avons surtout eu de la chance.

C. : Votre film mélange des moments très touchants avec d’autres plus caustiques ou presque drôles. Ce ton s’est-il imposé dès le départ ?

R. K. : Pour être honnête, lorsque nous avons monté et réalisé le film, et même lors des visions critiques avec les professeurs, au début personne ne rigolait. Au contraire, on pensait que ce qu’on montrait était assez dur. Puis, lors des premières projections à l’école, les gens ont commencé à rire. On s’est donc surpris à redécouvrir le film à travers le regard des spectateurs. Nous avions vraiment l’impression de faire un film choquant, mais finalement les gens sont touchés et ils rient aussi. Ça nous a confortés dans le film et ça nous a donné une nouvelle lecture de Buda.

C. : Cet humour n’était donc pas recherché ?

R. K. : Non. Il y a plein de situations qui sont parfois drôles ou cocasses mais qui disent aussi beaucoup sur le monde dans lequel on vit. Ce n’était pas recherché : c’est vraiment le réel qui nous a surpris. Moi, je voulais surtout héroïser des personnes qui accueillent des déchets.

C. : Comment avez-vous vécu, personnellement, les premières projections et les réactions parfois très différentes des spectateurs ?

R. K. : Au départ, on avait peur que le film soit dramatique et qu’il plombe l’ambiance. Lors de la projection du 30 juin à l’IAD, les gens étaient morts de rire. Au début, j’étais un peu mal parce que je me suis dit que j’avais raté la cible. Je pensais que le film allait faire réfléchir, et en fait il faisait rire. Puis, en enchaînant les projections, je me suis rendu compte qu’il ne faisait pas que rire, mais aussi réfléchir. À l’école, c’était un milieu très estudiantin, donc il y avait un type de réaction. Mais ensuite j’ai pu le montrer à des personnes d’âges différents, et les réactions étaient très variées. Certains ont été très touchés, n’ont pas du tout rigolé, et ont même été choqués que leurs voisins rient. Donc, si je devais donner un conseil, ce serait de laisser le film appartenir aux autres. Le spectateur absorbe le film et chacun le reçoit comme il l’a vu.

C. : C’est aussi ce qui nous a donné envie de distinguer le film : son ancrage bruxellois, bien sûr, mais aussi sa capacité à susciter du débat. Avez-vous déjà senti que Buda prolongeait la discussion au-delà de l’écran ?

R. K. : Oui, et ça nous touche beaucoup. Parfois, je repasse dire bonjour aux ouvriers pour prendre des nouvelles, parce qu’on a créé une relation assez forte. Eux-mêmes m’ont dit que certaines personnes étaient passées déposer leurs déchets après avoir vu le film, et qu’ils avaient senti plus de compassion chez ces gens-là. Donc je me dis qu’en tant que jeune cinéaste, c’est mission réussie : le film crée du débat et surtout une réaction de sympathie envers ces personnes qui travaillent dans les Recyparks.

C. : Cette dimension de débat était-elle présente dès le tournage ?

R. K. : Non, pas vraiment. Au tournage, on n’avait pas cet objectif. On voulait surtout capter des scènes. L’histoire se crée vraiment au montage, et c’est vers la fin du montage image qu’on s’est dit qu’il y avait un moyen de faire réagir les gens, de créer une discussion sur l’état du travail à Bruxelles, sur notre perception des Recyparks, sur la retraite, la pénibilité. J’avoue que j’ai une mère qui est psychologue du travail, donc forcément certaines choses se sont retrouvées là-dedans.

C. : Que représente pour vous le fait d’avoir reçu le Prix Cinergie au Festival En ville, pour un film tourné à Bruxelles et si fortement ancré dans la ville ?

R. K. : Pour nous, c’est un privilège, parce qu’on a tourné le film à Bruxelles et que je suis Bruxellois. Mon désir absolu, c’était de montrer ce film aux Bruxellois et d’avoir leurs réactions.

C. : Et le parcours du film depuis lors a aussi pris une autre ampleur ?

R. K. : Oui. Le film a été projeté à Namur, à Gand, puis en France, au Fipadoc à Biarritz et à Clermont-Ferrand. Et à Clermont-Ferrand, on a gagné le Grand Prix, le prix du meilleur film européen et une mention spéciale du jury étudiant. Bien sûr, on est très contents, mais c’est surtout un prix qu’on voudrait remettre, dans la pensée, aux ouvriers sur place. Sans eux, sans leur collaboration, on n’aurait jamais eu le film qu’on a eu.

C. : En regard de Buda, comment vous projetez-vous aujourd’hui comme réalisateur ? Avez-vous envie de continuer dans le documentaire ?

R. K. : Oui, c’est clair que j’ai envie d’en refaire un autre, dans la même veine. Mon influence des films de divertissement grand public américain m’a aussi influencé dans le montage. On n’a pas fait un film d’action, mais j’avais envie de faire un film dynamique, vivant, avec pas mal de personnes qui interviennent, un film très choral en fin de compte. Mon ambition, au montage, c’était de faire un film documentaire que tout le monde puisse regarder sans s’ennuyer.

C. : Et du côté de la fiction, qu’est-ce qui vous attire ?

R. K. : Si je voulais honorer l’enfant qui est en moi, mon rêve serait de faire un film de justicier assez réaliste en Belgique, sans forcément faire une parodie, mais au premier degré, tout en abordant une thématique sociétale. Je me dis qu’il y a énormément de choses à raconter en Belgique et qu’on peut aussi les raconter par le prisme d’un genre plus populaire. Donc ça, c’est un peu le rêve ultime. Mais de manière plus terre à terre, ce qui m’importe, c’est de raconter des histoires qui me touchent personnellement et qui racontent une situation ou un sujet de société en Belgique à travers le documentaire, le fantastique ou le divertissement.

Mon prochain projet immédiat, c’est quand même le mémoire à rendre à l’école. Il porte notamment sur Spider-Man, plus précisément sur l’évolution entre le tout premier film et les plus récents. Ce qui m’intéresse, c’est la vraie dimension d’auteur qu’il y avait, selon moi, dans le premier, par rapport à des films plus récents qui relèvent davantage d’une logique de production ou de commande.

C. : Vous avez le sentiment que les films récents ont perdu quelque chose au profit du spectaculaire ?

R. K. : Oui. J’ai l’impression qu’aujourd’hui beaucoup de grands films cherchent surtout à mettre en scène des scènes d’action et à divertir, parfois au détriment d’une histoire plus intime. J’aurais aimé qu’on parle davantage de l’adolescence de Spider-Man, de ce que c’est que d’être Spider-Man adolescent. Et plus largement, j’ai l’impression qu’on supporte moins la longueur au cinéma, qu’on laisse moins de place aux acteurs, aux scènes, à la respiration. On tend davantage vers le spectaculaire que vers l’histoire.

C. : Et après Buda, avez-vous déjà une piste de film en tête ?

R. K. : Oui, j’aimerais bien reprendre cette triangulation entre l’entreprise, l’employé et les clients. J’aime beaucoup cette relation-là. J’aimerais filmer à nouveau un service public. Je suis encore en repérage, mais les chauffeurs de bus m’intéressent beaucoup. Pour l’instant, cela reste une piste, mais je réfléchis à d’autres sujets qui pourraient dire quelque chose du monde dans lequel on vit à travers le documentaire en Belgique.

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