Tom Adjibi, entre humour et révolte, réinvente le cinéma francophone

De la politique au cinéma : un parcours qui a du sens

Tom Adjibi n’est pas un réalisateur comme les autres. Ancien étudiant en sciences économiques et politiques à l’ULB, passé par l’Institut d’études européennes avant de se former au théâtre à l’INSAS, il incarne aujourd’hui une voix singulière dans le paysage cinématographique francophone. Avec Ceci n’est pas un film français, son premier long-métrage, il mêle autodérision, satire sociale et réflexion profonde sur les stéréotypes raciaux qui persistent dans le milieu du cinéma.

Ce faux documentaire, à la fois drôle et percutant, explore les galères d’un comédien confronté à des rôles réducteurs — terroriste, frère de prisonnier, réfugié syrien — et son combat pour briser ces carcans. Entre témoignages réels et fiction exagérée, Tom Adjibi interroge : Comment créer de nouveaux imaginaires dans un système qui nous enferme dans des cases ?

Rencontre avec un artiste qui, entre humour et colère, cherche à réinventer les règles du jeu.

Cinergie : Tom Adjibi, votre parcours est éclectique : des études en sciences économiques et politiques à l’ULB, un master à l’Institut d’études européennes, puis une reconversion vers le théâtre à l’INSAS. Comment en êtes-vous arrivé au cinéma ?

Tom Adjibi : Mon parcours a été guidé par une frustration grandissante. Après mes études, j’ai travaillé dans le théâtre. Mais en tant que comédien, je me suis rapidement rendu compte que les rôles qu’on me proposait étaient systématiquement stéréotypés : terroriste, frère de prisonnier, réfugié syrien… J’ai même créer un dossier mail pour classer ces propositions, toutes centrées sur des personnages à consonance arabe.

Un jour, j’ai compris que si je voulais incarner des personnages plus nuancés, avec une vraie profondeur psychologique, il fallait que je prenne les choses en main. Écrire, proposer mon propre imaginaire. C’est comme ça que j’ai basculé vers la réalisation. Je veux simplement jouer, réaliser, sans que mon identité soit réduite à ces stéréotypes. J’ai besoin de créer sans être un « objet d’étude ».


Un faux documentaire pour parler vrai

C. : Ceci n’est pas un film français est un faux documentaire, une comédie sur un comédien qui dénonce les violences des castings et les rôles stéréotypés. Pourquoi ce choix de forme et de sujet ?

T. A. : Au départ, je voulais faire un simple documentaire, inspiré de témoignages, un peu comme Ouvrir la voix d’Amandine Gay. Mais en cherchant des financements, j’ai dû m’adapter. Une aide exigeait un long-métrage, et j’ai réalisé que la fiction pouvait être plus percutante pour aborder ces sujets. J’ai donc opté pour un format hybride : un faux documentaire, une fiction inspirée de récits réels, de témoignages que j’ai recueillis, et de mes propres expériences.

Les dialogues sont un mélange d’enregistrements réels, de scènes inspirées de ma vie, et de réunions informelles avec les comédiens. J’ai enregistré des interviews, réécrit des dialogues, et improvisé avec l’équipe. C’était très enrichissant, car on avait une complicité totale.

Ce film essaie de montrer qu’on peut créer de nouvelles formes, de nouveaux imaginaires, sans se laisser enfermer dans des cases. On a tendance à tokeniser, à classer les gens : "comédien", "comédien noir", "comédien racisé". Ce film, lui, veut dépasser ça.


Un cinéma pauvre, mais libre

C. : Pourquoi avoir opté pour une forme de "cinéma pauvre" et comment avez-vous géré le fait d’être à la fois comédien et réalisateur ?

T. A. : J’ai choisi une forme de « cinéma pauvre », sans maquillage ni décor, proche du found footage, parce que je n’avais pas beaucoup de budget. Cette approche moins technique me permettait d’improviser et d’explorer sans contraintes. Être à la fois comédien et réalisateur était un défi, mais la forme du film, où la caméra est présente, m’a permis d’être libre. J’étais devant la caméra tout en dirigeant l’équipe. Cette liberté a aussi permis à l’équipe de me donner des retours, ce qui a enrichi le processus créatif.


Un film engagé contre les stéréotypes

C. : Quel est le message central de Ceci n’est pas un film français ?

T. A. : Le film suit un comédien qui réalise qu’on lui propose toujours les mêmes types de rôles, des rôles qui ne le représentent pas. Au début, il est perdu, frustré, en colère. Puis il comprend que ce problème dépasse son cas personnel et rencontre d’autres personnes confrontées aux mêmes stéréotypes.

Le but n’est pas seulement de parler de ces stéréotypes, mais d’agir. Comment contrer ces clichés dans le cinéma ? Comment ouvrir la voie à d’autres imaginaires ? Le film montre aussi que les comédiens et comédiennes racisé·e·s n’ont pas tous la même vision ou les mêmes aspirations. Par exemple, une actrice du film, Daphné Wynne, dit à un moment : « On pourrait aussi faire des films de bourgeois. » Cela illustre la diversité des aspirations.

Il était important pour moi de montrer cette diversité, car il ne faut pas tomber dans la tokenisation. Juste parce qu’on est une personne racisée, cela ne signifie pas qu’on doive raconter une certaine histoire ou avoir une certaine vision du cinéma. Il y a une attente aujourd’hui : on donne la parole à des personnes racisées, mais souvent pour qu’elles parlent de leurs problèmes, de leurs origines, parce que c’est « tendance ». Mais on ne leur laisse pas toujours la liberté de créer autre chose.


Racisme et création : un combat quotidien

C. : Comment voyez-vous le racisme dans le cinéma et le théâtre, et quel message voulez-vous transmettre?

T. A. : Je ne pense pas qu’il y ait une différence fondamentale entre le cinéma et le théâtre. La société est raciste, et cela se répercute partout, avec des biais plus ou moins visibles. Cependant, j’ai l’impression que le théâtre a tendance à se poser davantage de questions politiques et à avoir un engagement plus marqué. Mais cela dépend des contextes.

On voit souvent ces biais racistes de manière sournoise, surtout quand on atteint certains niveaux, comme lors de discussions avec des décideurs pour des financements ou des sélections en festivals. Même s’il y a une prise de conscience, il reste des mécanismes qui dérapent.

Le message clé que je veux transmettre, c’est que « On est raciste. La société est raciste. Et on a tous des biais racistes. » Il faut les assumer et lutter contre. Dès qu’on se voile la face, comme le fait souvent la société ou le cinéma, on fonce droit dans le mur.


L’humour comme arme et les rôles stéréotypés

C. : Pourquoi l’humour est-il si important dans votre film et comment avez-vous réagi face aux rôles stéréotypés ?

T. A. : L’humour, c’est mon langage. C’est une arme, une manière de communiquer et de faire de l’art. Pour moi, c’est aussi un moyen de toucher un public plus large. Je ne voulais pas faire un documentaire classique, avec des témoignages et un ton restreint. J’avais envie d’ouvrir le film à d’autres dimensions, d’autres perspectives.

J’ai réalisé qu’il y avait un problème avec les rôles qu’on me proposait quand j’ai vu qu’ils se résumaient à des personnages à consonance arabe. J’ai commencé à faire très attention aux prénoms. Maintenant, la première chose que je regarde, c’est le prénom. Et souvent, ça confirme mes craintes.

J’ai même dû refuser des rôles absurdes, comme celui d’un réfugié algérien des années 60 qui parle mal français. Le texte était écrit avec des erreurs grammaticales à chaque mot. J’ai demandé : « Comment veux-tu que je joue ça ? Quel accent ? » Ça n’avait aucun rapport avec mes origines. J’ai trouvé ça tellement absurde que j’ai dû confronter et refuser.


C. : Où en êtes-vous aujourd’hui avec le cinéma et pourquoi avoir choisi ce titre, Ceci n’est pas un film français ?

T. A. : Je réfléchis à travailler sur d’autres projets, mais ça prend du temps. Je ne sais pas où des réalisateurs comme Quentin Dupieux trouvent l’énergie pour faire un ou deux films par an. Pour Ceci n’est pas un film français, j’ai commencé à y réfléchir en 2021, et le dossier a mis cinq ans à aboutir !

Le titre est un clin d’œil à la Belgique, bien sûr. Je voulais montrer que ce film ne correspond pas aux imaginaires auxquels on est habitué depuis des décennies. C’est un film qui veut prendre la tangente, bousculer les codes. D’ailleurs, il y a une scène dans le film où on voit la couverture du magazine Le Film français, qui montrait une clique très masculine, très blanche. Avec ce film, je voulais dire : « Ceci n’est pas un film français », mais en réalité, ça en est un aussi.