Géraldine Doignon pour son film « Grandir »

Après plusieurs fictions consacrées au thème des liens familiaux, Géraldine Doignon a choisi le documentaire pour suivre Luna et Charline sur leur chemin vers l’autonomie. Deux jeunes femmes attachantes, portées par un magnifique élan malgré un début de vie difficile.

Cinergie : Comment vous est venue l’idée de ce film, et pourquoi avoir choisi le documentaire ?

Géraldine Doignon : J’ai toujours réalisé des projets de fiction, ce film est mon premier documentaire. Avant, j’ai fait des courts-métrages et deux longs-métrages dont Un homme à la mer. Avec Grandir, j’avais envie d’explorer d’autres moyens de faire du cinéma. Pour ce projet-ci, le point de départ était de raconter l’absence de famille. Explorer ce thème par le manque, par l’autre versant, et donc m’intéresser à des jeunes qui sont en pleine construction émotionnelle, psychologique et par rapport au monde. Je donne cours dans des spécialités audiovisuelles à des jeunes, et j’ai découvert que dans ma classe, un garçon vivait seul à quinze ans. Cela m’a beaucoup interpellée. Je suis alors allée sur le terrain, j’ai rencontré plusieurs structures qui accompagnent des jeunes en autonomie. C’est ainsi que j’ai rencontré Luna et Charline, mes deux protagonistes. Je les ai trouvées tellement formidables que j’ai voulu leur consacrer un documentaire et non une fiction. J’ai vraiment eu un coup de cœur pour elles, aussi parce qu’elles étaient très différentes. J’ai tout de suite vu une complémentarité et le moyen de raconter deux parcours qui se répondent. En plus, elles ont habité ensemble un moment de leur vie, donc je trouvais très beau de voir, au départ d’un même foyer, comment elles pouvaient prendre des trajectoires différentes.

Le documentaire me permettait aussi plus de temps, et j’avais envie d’être en immersion avec ces deux jeunes filles, de partager leur vie, leur réalité, leur quotidien. On les a suivies pendant un an et demi, avec beaucoup de jours de tournage. J’ai adoré avoir ce temps-là avec elles. Il y a plein de choses qui ne sont pas dans le film, évidemment, mais cela crée ce lien de confiance, de complicité, où elles-mêmes prennent une part active au documentaire.

C. : Cette complicité permet aussi d’oublier la caméra…

G. D. : En effet, parce que mon dispositif pour ce film, c’était de ne pas me mettre en scène, de ne pas être dans l’image ni dans le son. Évidemment, on ne devient jamais transparent, on est toujours là, et on altère le réel en étant là. Mais l’idée était quand même d’être au plus près de ce qu’elles pensent, de ce qu’elles disent, de la relation qu’elles ont avec les autres. De ne surtout pas aller trop loin ni être invasif. C’était même drôle par moments, parce qu’elles nous disaient : « Ah non, ça, je ne veux pas » ou « Là, tu es trop près ». On fabriquait le film ensemble, y compris dans la distance par rapport à la caméra. Elles ont même filmé des choses elles-mêmes.

C. : Vous avez donc choisi la forme du documentaire, mais avez-vous gardé certains aspects de la fiction ?

G. D. : Ce qui m’intéressait surtout, c’était que, comme le dit Sébastien Lifshitz, la démarche documentaire est un peu liée à un sentiment amoureux. On a une curiosité, une empathie pour les gens qu’on filme. J’avais envie de les remettre au centre parce qu’elles sont des personnes, des jeunes filles fragilisées qui ont des circonstances de vie vraiment pas évidentes. Elles sont un peu à la marge, à la lisière de nos vies, même si elles habitent et traversent les mêmes territoires que nous.Je voulais les remettre en lumière et en faire des personnages, des héroïnes, ce qui rejoint le terme de fiction. Je voulais avoir une forme de reconnaissance, leur rendre hommage. Dire : « Moi je vous vois.Grâce à la caméra, à mon film et à ma démarche, vous existez. Vous faites partie du même collectif que moi. »

J’avais surtout envie de faire l’expérience de leur vie, donc de filmer le moindre détail ou la moindre banalité, ce qu’on ne ferait peut-être pas en fiction parce qu’on essaierait de garder les moments les plus forts. Dans mon film, il y a aussi des moments qui peuvent paraître plus rébarbatifs mais qui font tellement partie de leur quotidien, par exemple tout l’administratif. Qui sont-elles ? Quel est leur statut dans notre société ? Cela concerne le logement, le CPAS, les assistantes sociales, l’accès aux aides auxquelles elles ont droit… Autre exemple, une des deux a arrêté l’école avant le diplôme du secondaire.Comment peut-elle encore rebondir, exister sans ça ? Et comment l’autre s’accroche-t-elle au système scolaire ? Quelles injonctions reçoivent-elles ? Tout cela, c’est de l’observation, du temps, du partage. Heureusement, on a pu aussi aller filmer dans l’école de Charline, ouvrir les portes des CPAS. Ces réalités, en fait, je ne les connaissais pas. Et tant qu’on n’entend pas les gens et qu’on ne fait pas ça avec eux, ce n’est pas la même chose.

C. : En effet, à dix-huit ans la plupart des gens ne doivent pas frapper à autant de portes…

G. D. : Tout à fait. J’avais envie de parler de ce moment un peu universel, quitter l’enfance vers l’âge adulte, ce passage à dix-huit ans. Je voulais montrer la sortie des institutions, comment des jeunes en foyer volent de leurs propres ailes et font ce grand saut dans le vide… Ce moment, on le traverse tous. Mais Luna et Charline, comme vous le dites, n’ont pas les mêmes chances, les mêmes armes, les mêmes outils dans la vie. Donc le film est aussi politique, parce que j’ai envie de dire en filigrane que l’égalité des chances n’existe que si on met en place du suivi, de l’accompagnement. Ces jeunes filles, elles en ont extrêmement besoin. Leurs relations avec les assistantes sociales ou l’éducatrice sont des relations très fortes qui leur permettent justement de grandir et d’appréhender le monde. Mon film est aussi un hommage à tous ces travailleurs et travailleuses du secteur. Et si on détricote tout cela, si – comme les politiques de droite sont en train de le faire – on ne met pas des moyens, du temps dans le social et dans cet accompagnement, l’égalité des chances sera complètement illusoire.

C. : Dans le film, une travailleuse sociale dit d’ailleurs à Charline : « Tu n’as pas à porter tout cela toute seule. Ce n’est pas parce que tu as dix-huit ans que tu vas tout assumer toi-même, tu peux demander de l’aide… »

G. D. : Exactement. Et c’est très difficile pour Charline à ce moment-là parce qu’elle croit qu’elle doit tout savoir. Elle dit même qu’elle a presque plus de chance que les autres parce qu’on lui a transmis l’autonomie et l’indépendance. Mais quand on se retrouve seule dans sa chambre, sans famille et sans soutien, c’est extrêmement dur. Le documentaire parle aussi de cela : oser demander de l’aide, oser dire que ça ne va pas. Alors des liens d’amitié ou des liens hors famille se créent, c’est cela qui est très beau.

C. : On ne voit jamais le compagnon de Luna dans le film. Elle apparaît presque comme une maman solo, alors qu’on comprend que ce n’est pas le cas…

G. D. : En fait, le projet de bébé de Luna, c’est vraiment un projet de couple à la base. Au début du film, elle est en couple avec cet homme qui n’a pas voulu apparaître dans le documentaire. Comme on ne voulait pas faire penser qu’elle était seule, on a essayé de le faire exister dans le hors-champ.

C. : En effet, dans la façon dont Luna en parle, le papa semble très présent et très investi.

G. D. : C’est ce qu’on a essayé de faire, le faire exister et faire exister ce couple, ce projet à deux, pour ne pas raconter autre chose et dire que Luna était seule.

C. : Le documentaire s’ouvre avec la chanson Bâtiment de Marwa Loud : « C’est vrai que j’ai grandi dans le bâtiment, maintenant je veux que ma fille soit pépère à la maison ». Ces mots annoncent une idée très présente dans le film : offrir à son enfant une vie meilleure que celle que l’on a connue…

G. D. :En fait, on a cherché des musiques ensemble. Je voulais ouvrir le film avec quelque chose qui donne le ton, c’est pour cette raison que j’en ai beaucoup parlé avec Luna. C’est une chanson qu’elle écoutait souvent à l’époque du tournage. Et ce qu’elle raconte, en effet, pose un peu les bases et lance ce personnage de Luna parce que très vite, on comprend qu’elle est enceinte et qu’elle va essayer de ne pas reproduire ce qu’elle a vécu car elle a été placée en foyer à six ans, ce qui est quand même très jeune.

Quant à la musique de fin, « Nos folies » de Léa Paci, quand on l’a écoutée avec Lydie Wisshaupt-Claudel, la monteuse, on s’est dit que c’était très fort parce qu’avec tout ce qu’on a traversé avec Charline et Luna dans le film, en fait, rien n’est gagné. Il y a toujours des défis immenses.Il y a toute la vie qui s’ouvre devant elles, et on a essayé de dire : « Voilà, on a partagé un peu de votre parcours, mais après, allez-y, vous êtes tellement fortes et intelligentes ! On a confiance en vous. »

C. : Cette chanson dit aussi : « À nos folies, nos rêves, nos chances, c'est l’heure de nos envies »… Quelle place ont les rêves chez ces jeunes filles pour qui la gestion du quotidien est si lourde ?

G. D. : C’est moins présent que chez des jeunes en milieu privilégié, c’est sûr. Je pense qu’elles ont une telle charge et tellement de choses à gérer que c’est d’autant plus difficile pour elles de s’autoriser à rêver autre chose, à rêver plus grand et peut-être sortir de ce quotidien. Mais elles ont encore toutes les deux, heureusement, cet élan qui les porte.

Pour Luna, évidemment, au moment du film il y avait la maternité, s’occuper de son bébé. Mais maintenant que la petite Ajar va à l’école, qu’elle est plus autonome, Luna récupère du temps pour elle. Elle a de nouveau des projets, des envies. Et Charline qui rêve de voyager, de partir à l’étranger, partira peut-être un jour. Elle a réussi son diplôme secondaire et elle s’est lancée dans des études artistiques. Donc elle rêve quand même aussi, et c’est très beau.

C. : Vous restez en contact avec les deux jeunes femmes ?

G. D. : Oui, avec Luna on a gardé un lien plus régulier, et je vois toujours Charline également. C’est cela qui est beau dans l’aventure de ce film, on a créé des liens hors famille. À présent, l’idée c’est d’accompagner le documentaire pour sa sortie. Luna a surtout très envie de rencontrer le public et des jeunes, parce que quand elle a accepté de faire le film, elle disait : « Moi j’aurais aimé voir un film comme ça, j’aurais aimé pouvoir échanger avec des jeunes qui vivent la même chose que moi. » Et peut-être qu’un jour, on refera un projet ensemble, qui sait ! Charline et Luna étaient déjà à l’avant-première en mars et là, elles vont faire avec moi la sortie du film. On a toute une série de projections qui s’annoncent à Bruxelles et en Wallonie. Les cinémas sont évidemment très partants pour organiser des partenariats avec des structures d’aide à la jeunesse et des gens du terrain, je pense que cela va être très fort.

C. : Pour revenir à la musique, elle m’a fait penser à ces mots de Médine : « Comme il y a des gens qui ne vieillissent jamais, il y a des enfants qui n’ont jamais été enfants. » On a un peu cette impression-là en voyant Luna et Charline, des visages très jeunes mais qui portent des responsabilités très fortes…

G. D. : Elle est très belle, cette phrase, j’y adhère complètement. En effet, elles ont une charge, un héritage et un fardeau qui est énorme. Et elles ont, toutes les deux, déjà la maturité et la lucidité de se positionner. Mais ce que j’aime, c’est qu’elles ont aussi une part d’enfance très forte. Parfois, elles sont avec leurs copines et elles oublient un peu tout ça, elles s’autorisent de l’insouciance, heureusement. J’ai essayé de le montrer aussi dans le film. Si on a pu rendre compte de cette complexité de leur quotidien, à la fois de la charge et de l'élan qu’elles ont encore pour leur vie, c’est super.

C. : Pour terminer cet entretien, avez-vous quelque chose à ajouter ?

G. D. : Dans ce mouvement empathique d’un film documentaire, j’ai découvert cette façon de s’approcher au plus près de l’intime tout en respectant les personnes qu’on filme. Pour moi, c’est aussi cela, le documentaire : montrer que la réalité est plus complexe qu’on le pense, donner accès à une autre perception, à une autre expérience de vie. C’est en cela que c’est politique : cela nous invite, avec notre histoire, notre parcours et nos privilèges, à nous dire qu’il n’y a rien de tel que l’empathie pour découvrir d’autres expériences de personnes qui font partie de notre société, de notre monde, de notre collectif. En faisant ce film, je participe aux valeurs auxquelles je crois : les faire exister, les voir et créer du lien. En tant que citoyenne, le film participe de mon élan et ma curiosité envers l’autre.

Enfin, j’ai vraiment adoré filmer des jeunes, je trouve cela tellement passionnant !Je pense que je vais leur consacrer un autre documentaire… J’ai un projet de fiction également, qui est aussi lié par les thématiques à Grandir. Mais j’ai encore envie de faire du documentaire parce que je trouve génial d’accompagner des gens pendant des années, et aussi de travailler avec des techniciens et des techniciennes pendant si longtemps. J’aimerais d’ailleurs rendre hommage à mon équipe, car apprendre à devenir une réalisatrice de documentaire avec eux, cela a été très fort. C’était un espace de création et de liberté énorme.