Sur le tournage de La Pote d'un pote

D'un court-métrage à une série Arte

Née d'un court belge tourné entre amis, La Pote d'un pote est devenue une mini-série de onze épisodes destinée à Arte. Lors du dernier jour de tournage à Waterloo, nous avons rencontré le réalisateur Julien Henry, les comédiennes Mara Taquin et Salomé Dewaels, ainsi que la productrice Eva Curia pour comprendre l'évolution de ce projet.

Waterloo, vendredi 5 juin 2026. Entre deux averses, quelques figurants patientent à l'ombre des arbres du parc Jules Descampe. Plus loin, les techniciens scrutent un ciel devenu l'un des principaux adversaires du tournage. Depuis plusieurs jours en effet, la météo joue avec les nerfs de l'équipe. Mais ce matin-là, impossible de remettre quoi que ce soit au lendemain. Car la série de Julien Henry, un réalisateur belge passé du documentaire (Se crasher pour exister) à la fiction (Vital), vit ses dernières heures devant les caméras.

Dans l'herbe, Mara Taquin et Salomé Dewaels répètent une scène. Quelques mètres plus loin, la régie profite d'une éclaircie pour accélérer le mouvement. L'ambiance reste étonnamment détendue. Pourtant, le défi est conséquent. La minisérie développée avec Arte compte onze épisodes, tournés dans un laps de temps particulièrement serré. "Le tournage est très compliqué dans le sens où on doit rentrer plus de douze minutes par jour" , explique Julien Henry. "On a de la pluie, du soleil, des nuages, et ça tous les jours et en alternance. À ce point-là, personne dans l'équipe n'avait connu ça. Mais on essaie d'en rire plutôt que d'en pleurer. On a réussi à rentrer un épisode de près de dix minutes en une heure et demie !" , raconte-t-il. Mais ce n'est pas le climat qui rend cette aventure originale. Derrière La Pote d'un Pote se cache une idée que son auteur porte depuis plusieurs années. À l'origine, il ne s'agissait même pas d'une série.

Salomé Dewaels et Mara Taquin...

Ses deux comédiennes comptent parmi les visages belges les plus remarqués de leur génération. Révélée par Illusions perdues et nommée au César du meilleur espoir féminin, Salomé Dewaels vient d'être à l'affiche du film L'Île de la demoiselle de Micha Wald. Mara Taquin, vue entre autres dans La Petite, Sambre ou Ennemi Public, était à peine de retour de Cannes, où elle défendait le film Sanguine. Ici, le principe est simple : deux amies observent les inconnus qui croisent leur route et leur inventent des vies entières. Une joggeuse devient par exemple l'héroïne d'un récit rocambolesque. Chaque passant nourrit ainsi les hypothèses les plus improbables. "La Pote d'un Pote, c'est l'histoire de deux filles qui sont amies et dont on voit l'amitié se déliter au fil des onze épisodes" , résume le réalisateur. "Et dans chaque épisode, Lou, jouée par Salomé, raconte une histoire qui prend vie à l'écran."

Il y a près de cinq ans, le court-métrage éponyme séduit rapidement son entourage et ses premiers spectateurs. Plusieurs d'entre eux suggèrent qu'il pourrait devenir une série. L'idée fait son chemin. Julien Henry commence alors à développer une bible plus ambitieuse. Les légendes urbaines restent présentes, mais l'enjeu principal se déplace progressivement vers la relation entre Lou et Mady, deux amies confrontées aux changements de la vie adulte. Le parcours est loin d'être linéaire. Une première tentative avec la RTBF ne débouche finalement sur rien. Et alors que beaucoup auraient probablement rangé le projet dans un tiroir, Julien Henry choisit de poursuivre: "Je me suis rendu sur le petit onglet d'Arte : 'Si vous avez un projet, cliquez ici'. Et ça a marché !" raconte-t-il en souriant.

Arte se montre rapidement intéressée, en effet. Tarantula, qui suivait l'initiative depuis ses premières étapes de développement, poursuit alors l'aventure côté belge. La société française indépendante Mélocoton arrive alors. Habituée aux formats courts, elle a notamment produit L'Âge tendre, nommé aux César . Malgré la coproduction, le projet conserve un ancrage très largement belge. Selon Joseph Rouschop, environ 90 % du financement provient du côté belge, contre 10 % du côté français. Pour concevoir la série, Julien Henry s'entoure aussi d'Anne-Claire Jaulin, scénariste et réalisatrice française formée à La Fémis. Elle apporte son expérience de l'écriture sérielle. "Elle a une grande habitude de la série" , détaille Julien Henry. "On était très complémentaires."

...une amitié bien réelle

Si la série a conservé son identité malgré son changement de format, c'est aussi grâce à la relation qui unit ses deux interprètes principales. Mara Taquin et Salomé Dewaels se connaissent depuis de nombreuses années. Sans être particulièrement proches, elles fréquentaient déjà la même école. Leur véritable amitié est née plus tard, en 2018, sur le tournage d'un court-métrage estudiantin, Romy, d'Ilya Jacob et Marie McCourt . "On était copines mais on ne traînait pas tant que ça ensemble" , se souvient Salomé Dewaels. "Et puis on s'est retrouvées sur ce court-métrage. Je me rappelle d'une répétition où je me suis couchée sur les genoux de Mara. Je ne suis pourtant pas quelqu'un de tactile. Avec elle, je me suis sentie comprise tout de suite." Mara résume la suite avec tendresse : "Ma sœur!"

Cette proximité nourrit directement les personnages de Lou et Mady. Les deux actrices accompagnent le projet depuis ses débuts. "Julien cherchait vraiment un binôme" , explique Mara Taquin. "À l'époque, il ne savait même pas si ce serait deux filles ou deux garçons. Puis il nous a vu toutes les deux." Le passage du court-métrage à la série leur a permis d'approfondir leurs personnages. "Le court-métrage oblige à aller à l'essentiel" , observe Salomé. "Ici, on peut aller plus loin dans les objectifs des personnages. Mon personnage a envie d'autre chose. Celui de Lou a peur du changement. Cela permet de créer des conflits internes."

Pour Julien Henry, leur présence constitue un atout majeur. "C'est un luxe inestimable de tourner avec elles. Pour rentrer autant de minutes par jour, il faut des actrices qui sont béton. Elles sont très justes. C'est un vrai confort." Même lorsque les caméras sont éteintes, leur complicité saute aux yeux. "Elles discutent ensemble, elles se regardent, on sent l'amitié. Il y a une véracité qui sert complètement le propos."

La sororité plutôt que la compétition

Si toutes deux font partie d'une génération de comédiennes belges qui multiplie les projets au cinéma, à la télévision ou en série, ni Mara Taquin ni Salomé Dewaels n'envisagent leur métier sous l'angle de la concurrence. "Je suis trop fière que ma meilleure amie soit une actrice que j'admire énormément" , confie Mara. "Même si ce n'était pas mon amie, je serais fan de ce qu'elle fait."

Le constat est partagé. "J'ai l'impression qu'on est vraiment contentes l'une pour l'autre" , ajoute Salomé. "On appartient à une génération d'actrices et d'acteurs qui est moins dans la compétition que dans l'envie de travailler avec les gens qu'on admire." "Dans la sororité aussi" , complète Mara. Toutes deux soulignent l'importance de pouvoir échanger avec quelqu'un qui comprend les incertitudes propres au métier. "Il y a des moments où on doute" , explique Mara. "C'est un métier tellement instable que d'avoir quelqu'un qui comprend exactement ce qu'on vit, c'est précieux."

Cette bienveillance se retrouve dans l'ambiance générale du tournage. Les deux actrices évoquent avec le même enthousiasme l'équipe technique, les discussions matinales pendant les trajets ou encore les quelques collaborateurs déjà présents sur le court-métrage initial.

L'avenir en format court

Arrivée récemment chez Tarantula après plusieurs années passées dans la production exécutive et la coproduction internationale, la productrice Eva Curia accompagne aujourd'hui plusieurs projets de fiction au sein de la société liégeoise et voit dans La Pote d'un Pote un projet singulier par sa forme et son ton. "Il y a quelque chose de peu commun dans le processus puisqu'il y a un mélange de fiction et de roman-photo avec beaucoup d'humour", explique-t-elle. "Les deux comédiennes sont amies dans la vie et c'est précisément l'histoire de deux amies. Il y a quelque chose de leur relation qui transparaît dans la série et qui lui apporte beaucoup d'authenticité."

Pour Tarantula, cette série s'inscrit dans une volonté plus large d'explorer de nouveaux formats et de toucher de nouveaux publics. "Le format est différent de ce qu'on a l'habitude de voir. Il s'adresse à un public plus jeune qui regarde autrement. C'est important de rester à jour par rapport à la façon dont les contenus sont consommés aujourd'hui."

Arte tenait également à préserver l'identité belge du projet. "C'était important pour eux que cela se déroule dans une petite ville belge." Une volonté que partage pleinement Julien Henry. "Je voulais que ça parle comme nous. Que ça parle comme deux filles normales. Il y a une saveur belge que je voulais garder."

La dernière prise

Et alors que se terminent les entretiens, une nouvelle éclaircie apparaît au-dessus du parc Jules Descampe. Les techniciens reprennent leurs positions. Les figurants sont rappelés. Mara Taquin et Salomé Dewaels retrouvent leur place devant la caméra pour quelques prises supplémentaires. Autour d'elles, d'autres comédiens (Adrienne D'Anna, Baptiste Sornin), les figurants et l'équipe technique se préparent à boucler cette ultime journée de tournage. Dans quelques heures, le tournage sera bouclé. Débutera alors le travail de montage et de postproduction.