Cinergie.be : Comment êtes-vous tombé amoureux de l’animation — ou, plus largement, des arts graphiques ? Et quelles ont été vos références fondatrices, celles qui ont nourri votre regard ?
Zaven Najjar : Depuis toujours, en fait. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours dessiné. J’ai grandi, d’une certaine manière, dans un atelier d’artiste : mon père est venu en France depuis la Syrie pour devenir peintre et graveur, tout en faisant, en parallèle, de la mécanique. Il exposait à la FIAC, donc c’était un grand écart permanent. À ses côtés, j’ai toujours dessiné, et avec le temps, ce désir a réellement pris forme : j’ai eu envie de raconter des histoires par le dessin. C’est comme ça que je suis allé vers l’animation, puis vers le cinéma en général.
Mes références sont très liées à ma génération : Dragon Ball, Akira, Les Chevaliers du Zodiaque, Olive et Tom… Je pense que ça se ressent parfois dans la mise en scène ou même dans le langage. Et puis il y a Batman, la série animée, qui a été une référence majeure pour moi : très forte graphiquement, mais avec une vraie profondeur dans les personnages. Plus tard, des films comme Amer Béton ou Paprika ont aussi compté.
Cinergie.be : À quel moment cette passion devient-elle un véritable choix professionnel ? Est-ce que ce sont les études, les rencontres, le travail qui font basculer les choses ?
Zaven Najjar : Je pense que le vrai basculement se fait quand j’entre aux Arts déco à Paris. C’était un défi énorme en soi, et rien que le fait d’y entrer a marqué quelque chose. Et puis, très jeune, presque par la force des choses et grâce aux rencontres, j’ai commencé à travailler : vers 19–20 ans, je faisais déjà de la télévision, du graphisme pour des expositions. Ça m’a permis d’entrer très tôt dans le monde professionnel, de gagner ma vie, mais surtout de réfléchir à une question centrale pour moi : celle du style.
Il y avait des personnes très tournées vers les arts appliqués, les commandes, le fait d’être multitâche, ce qui est totalement légitime. Mais moi, j’avais un autre état d’esprit : développer un style personnel, quelque chose pour lequel on viendrait me chercher. Même lorsque je travaillais sur des projets de commande, je continuais à nourrir mon travail d’auteur en parallèle. Ce va-et-vient m’a permis de construire progressivement un langage graphique, puis de l’élargir au cinéma, où les enjeux sont forcément plus complexes et demandent de raconter des histoires plus vastes.
Cinergie.be : Vous insistez beaucoup sur la notion de style. Comment le définiriez-vous, et comment a-t-il évolué avec le passage de l’illustration au long métrage ?
Zaven Najjar : Au départ, mon travail était assez graphique et assez minimal : des jeux de formes, de couleurs, quelque chose de très synthétique. Et puis, au fur et à mesure, ça s’est complexifié, avec plus de détails, pour pouvoir raconter des histoires plus complexes. Il y a toujours eu un va-et-vient entre des choses très numériques et des dessins plus manuels, des croquis, de la peinture, de l’aquarelle. Aujourd’hui, je suis presque plus du côté de la peinture, mais les deux s’influencent constamment.
Cinergie.be: Dans votre travail, le graphisme semble toujours au service du récit. Comment cette relation entre forme et histoire guide-t-elle vos choix ?
Zaven Najjar : Pour moi, l’aspect graphique n’a de sens que s’il sert l’histoire ou le contexte. Quand on fait un long métrage, les enjeux sont beaucoup plus importants que dans une illustration isolée. Il faut penser à un univers entier : les lieux, les détails, le fourmillement, la cohérence d’ensemble. Je ne pouvais plus être aussi minimaliste que dans mes illustrations, mais l’esprit est resté le même. C’est vraiment une évolution, pas une rupture.
Cinergie.be : Vous évoquez souvent l’évolution des outils et des techniques. Comment ces changements ont-ils influencé votre manière de faire des films ?
Zaven Najjar : Je travaille exclusivement dans le cinéma d’animation depuis une dizaine d’années, et les techniques évoluent très vite. J’ai commencé à travailler avec Blender dès 2012, notamment pour de la publicité. Pour La Sirène, qu’on a entièrement faite dans Blender, on nous disait au début que ce n’était pas viable. Aujourd’hui, c’est presque devenu une norme. Ce qui est important, c’est de rester alerte, tout en restant fidèle à des fondamentaux de l’animation, qui restent essentiels malgré les évolutions techniques.
Cinergie.be : Vous défendez une animation qui s’adresse aussi aux adultes. Comment cette conviction s’est-elle construite ?
Zaven Najjar : Je pense que ça vient du fait qu’on a grandi avec des dessins animés qui, même destinés aux enfants, portaient souvent en arrière-plan des sujets plus durs. L’animation est simplement mon mode d’expression. Et dans mon histoire familiale, il y a des récits difficiles, liés à la guerre et à la guerre civile. Ces histoires sont racontées très tôt, elles font partie de ce qui nous construit. Donc pour moi, les raconter en animation, ce n’est pas un manifeste, c’est quelque chose de très naturel, et même nécessaire.
Cinergie.be : Avant de parler de Allah n’est pas obligé, il y a eu La Sirène, sur lequel vous étiez directeur artistique. Qu’est-ce que ce film vous a apporté, et en quoi a-t-il compté pour la suite de votre parcours ?
Zaven Najjar : J’ai travaillé environ sept à huit ans sur La Sirène, même si ce n’était évidemment pas à temps plein tout le temps, à cause des phases de développement. Ça a été une expérience assez incroyable. Déjà, travailler avec Sepideh Farsi et son mari Javad Djavahery, ce sont des personnes assez exceptionnelles. Il y avait énormément d’échanges, et se plonger dans cette histoire-là, la comprendre de l’intérieur, ça a vraiment changé ma vie, honnêtement.
Cinergie.be : Qu’est-ce que cette immersion longue dans un premier long métrage d’animation vous a appris concrètement ?
Zaven Najjar : Au-delà de l’aspect artistique et de la responsabilité que représente le fait de participer à un tel film, c’était extrêmement instructif. Être dans le “cockpit” d’un long métrage d’animation, c’est entrer dans une machine très complexe : énormément de personnes impliquées, de studios, d’étapes, d’enjeux, et surtout énormément de choses à raconter en dessin. Forcément, tout ça oblige à affiner son processus, à réfléchir en permanence à la manière dont on aborde les choses. C’est une réflexion constante.
Cinergie.be : En quoi cette expérience a-t-elle préparé ou influencé directement Allah n’est pas obligé ?
Zaven Najjar : La Sirène m’a permis de comprendre très concrètement ce que représente un long métrage d’animation, dans toute sa complexité. Cette expérience a été déterminante : elle m’a donné des outils, une méthode, mais aussi une confiance. Après avoir vécu un projet aussi long, aussi exigeant, je savais mieux comment aborder le suivant, comment anticiper les étapes, comment dialoguer avec les équipes. C’est clairement une expérience fondatrice pour la suite de mon travail de réalisateur.
Cinergie.be : Venons-en à Allah n’est pas obligé. Comment est née l’envie d’adapter ce roman, et qu’est-ce qui vous a personnellement touché dans cette histoire ?
Zaven Najjar : L’envie est née d’une rencontre avec le producteur Sébastien Onobre, qui portait ce projet depuis longtemps. Il avait découvert l’œuvre d’Ahmadou Kourouma pendant ses études et ça avait profondément marqué son parcours. Moi, je connaissais l’auteur, mais je n’avais pas lu Allah n’est pas obligé. Quand je l’ai lu, ça m’a touché immédiatement. Il y avait ce décalage entre la violence des faits et l’ironie du récit, et ça faisait écho à mon histoire familiale : chez nous, on a vécu la guerre, la guerre civile, et ces histoires sont souvent racontées avec de l’humour ou de l’ironie. Il y avait aussi tout ce que le roman dit des interventions extérieures et des mécanismes qui entretiennent les conflits, et ça, ça dépasse largement le contexte du livre.
Cinergie.be : Pour préparer le film, vous avez effectué plusieurs allers-retours sur les lieux du roman. Pourquoi ce travail de repérage sur place était-il essentiel pour vous ?
Zaven Najjar : Je ne suis pas reporter, mais je ne pouvais pas adapter ce film sans aller sur le terrain. De fil en aiguille, j’ai rencontré Mohamed Tarawali, un ancien général sierra-léonais qui vit aujourd’hui au Liberia, et grâce à lui, j’ai rencontré d’anciens combattants. Je suis allé sur les lieux du roman, j’ai vu les espaces, les ambiances, les distances. Quand c’était pertinent, j’ai aussi rencontré des personnes qui avaient connu ces endroits à l’époque. Tout ça servait à vérifier ce qui était crédible, à éviter les fantasmes. En parallèle, je dessinais beaucoup : personnages, décors, détails. Ces allers-retours entre le terrain, l’écriture et le dessin ont vraiment structuré le film.
Cinergie.be : Le personnage de Birahima est porté par une voix très singulière. Pourquoi avoir choisi le jeune rappeur SK-07, et en quoi son interprétation a-t-elle été déterminante ?
Zaven Najjar : La voix était fondatrice pour le film. Pour la version française, on a beaucoup travaillé à Abidjan, et Birahima est interprété par SK-07, qui avait 11 ans au moment de l’enregistrement et qui est une vraie star en Côte d’Ivoire et dans la région. Travailler avec lui a été une chance énorme. Il a apporté une énergie, un rythme, une folie qui ont nourri directement l’animation. On a animé sur les voix finales, donc tout ce qu’il donnait sur le plateau — les intentions, les ruptures, l’humour — s’est retrouvé dans le film. C’est vraiment son interprétation qui a donné chair au personnage.
Cinergie.be : Vous insistez beaucoup sur le travail des voix. Pourquoi est-il si important pour vous d’animer à partir des voix finales en animation ?
Zaven Najjar : Parce que les voix, c’est vraiment ce qui infuse l’animation. On a d’abord travaillé le storyboard, puis avec des voix témoins, ce qui permet encore de faire évoluer les choses. Ensuite, on a enregistré les voix finales sur l’animatique, et à partir de là, j’ai fait un montage avec la musique et les sons. C’est cette matière-là qui sert aux animateurs.
Si on n’a pas les voix en amont, on se met en difficulté, surtout dans l’intention. Animer après coup, c’est possible, mais on perd quelque chose de vivant. Quand on enregistre les voix tôt, on laisse aussi beaucoup de liberté aux interprètes : ils peuvent proposer, déborder, casser des choses. En animation, tout est très prévu, très cadré, donc cette liberté-là est essentielle. Les acteurs et actrices sont là pour mettre des coups de pied dans la fourmilière, et pour moi, c’est ça qui rend les personnages vivants.
Cinergie.be : Après plusieurs années de travail, le film a entamé un long parcours en festivals avant sa sortie en salles. Comment avez-vous vécu cette étape, en Afrique comme en Europe ?
Zaven Najjar : Le film a beaucoup voyagé, et c’est toujours très émouvant de le présenter. On a eu l’honneur d’être le film de clôture au festival Écrans Noirs à Yaoundé, et ça a été un moment très fort. Il a aussi été montré à Lomé, à Conakry, à Dakar, dans différents festivals africains. En parallèle, il a circulé dans de nombreux festivals internationaux, en Europe, au Red Sea Film Festival, à Tokyo. Chaque projection est une rencontre différente avec le public. Aujourd’hui, le film sort en salles en France la semaine prochaine, et en Belgique au mois de juin. C’est évidemment une étape très importante après toutes ces années de travail et nous sommes très fiers de la diffusion du film dans un festival comme le Festival Anima de Bruxelles.
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