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Jean-Jacques Andrien

Jean-Jacques Andrien

Métier : Réalisateur

Adresse : 7, ruelle de France

Ville : 4651 Battice

Pays : Belgique

Tél : +32 87 783595

Fax : +32 87 783595

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Le déclic...

Jean-Jacques Andrien

Les frottements secs du fusain

Ce qui a provoqué mon envie de faire du cinéma ?
Franchement, je l'ignore ! Mon père qui était peintre portraitiste -c'était son métier- y est certainement pour quelque chose. C'est lui qui m'a donné le désir de voir, de m'émerveiller de la possibilité d'une image, d'y aller voir de plus près de ce qu'est une image.
Enfant (j'avais huit ou neuf ans ?), j'aimais aller dans son atelier l'observer en train de peindre. J'aimais l'observer saisir un regard, une attitude, une tache de lumière. Il y avait un beau silence dans son atelier; c'était un lieu où le temps ne comptait pas, où il semblait par moments étiré ... suspendu : l'immobilité des modèles, la fixité du coup d'oeil du peintre mémorisant une expression ou un rapport de couleurs, les tasses de café froid oubliées sur la planche du chevalet ... Et puis les frottements secs du fusain sur le tableau, les vapeurs de la térébenthine, les débats animés sur le "figuratif" et le "non figuratif" (nous sommes dans les années 50), les visites fréquentes d'André Blank, un autre peintre de l'endroit ...
Sur les murs de briques badigeonnées rapidement à la chaux, il y avait parmi ses toiles, des reproductions de Gauguin, Bonnard, Matisse, Vandongen; mais aussi un dessin de Pirenne (le frère de l'historien) ou de Lebrun.
Tous ces tableaux, toutes ces images esquissées ou achevées agissaient sur moi, non pas comme des fenêtres ouvertes sur un "ailleurs" (un paysage ... ), sur d'autres mondes (l'exotisme de Gauguin), sur une profondeur (la personnalité de la personne peinte), mais comme des miroirs fabuleux où je ne captais que mon propre regard d'intrus pris en flagrant délit de voyeurisme.
Je me vois encore entrer dans la pièce et refermer la porte si doucement que mon père ne s'en rend pas compte ...
Mon père n'aimait pas trop mes incursions dans son atelier. De la lucarne ouverte de ma chambre j'entendais les répétitions des chanteurs d'opéra. Nous habitions au n°10 de la rue du Manège à Verviers, juste en face du théâtre de la ville. Le Grand Théâtre ! Un énorme bâtiment construit à la fin du siècle dernier (en 1896 ?); c'est-à-dire à une époque où Verviers est devenu un grand centre économique où se développèrent sous tous leurs aspects, l'industrie et le commerce de la laine : courtage, lavage, carbonisage, filature, tissage, teinturerie, construction des machines textiles ... La ville rivalise alors avec les grands centres lainiers étrangers : Roubaix-Tourcoing, Bradford, Boston etc. Elle commerce avec le monde entier, surtout avec l'Australie, l'Argentine, l'Allemagne ... C'est à Verviers que l'on a fabriqué les étoffes des uniformes des armées nordistes américaines (les "Tuniques bleues") pendant la Guerre de Sécession ...
Dans les années cinquante, le Grand Théâtre est comme un costume trop large pour la ville. On y joue encore mais on y rêve autrement. La crise qui menace le textile européen depuis les années trente, s'aggrave rapidement ... On n'en parle pas. On fait comme si de rien n'était. On continue comme avant ... Tous les samedis et dimanches soir on y chante Verdi, Puccini. J'entends encore la voix de "Madame Butterfly" et les choeurs d'"Aïda". En bas, dans la rue du manège, durant toute la semaine, il y a les déambulations des négociants de laines, leurs rouleaux de "ploquettes" sous le bras qui vont et viennent de leurs bureaux à leur voiture. Cela fait beaucoup de monde, beaucoup d'activités : on y parle anglais, italien, allemand. A la tombée de la nuit, je parcours les trottoirs du quartier à la recherche de bagues de cigares abandonnées sur le sol. Je devais en avoir une belle collection : il y en avait d'Amérique, d'Australie, d'Angleterre ...
Et puis, un soir, il n'y avait plus de bagues de cigares à ramasser ! Les trottoirs du quartier étaient vides : la laine était traitée ailleurs ! Les commandes de portraits se firent de plus en plus rares. Notre famille déménagea dans le haut de la ville. Et peu après, on m'envoya en pension à Liège. C'est là que je découvris le cinéma. Dans un petit ciné club d'un collège du centre de la ville où je me sauvais tous les mercredis soir. J'y vis le Voyage en Italie de Rosselini, les premiers Tati ... Et deux ou trois ans plus tard, coup sur coup deux films qui m'ont stupéfait et émerveillé : l'Ile nue de Shindo et la Femme des sables de Teshigara dont je me souviens parfaitement qu'ils ravivèrent en moi avec une netteté étonnante tous ces moments passés dans l'atelier de mon père où je découvrais les coulisses de l'image.

Jean-Jacques Andrien

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