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Lettre à Nikola d’Hara Kaminara

Publié le 01/06/2022 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

Ce que peuvent les images

Pendant deux ans, Hara Kaminara aura été la photographe de l’Aquarius, ce navire qui a sillonné la Méditerranée pour porter secours aux embarcations fragiles et bondées qui cherchent à rejoindre l’Europe en risquant tous les périls. Cette nouvelle édition du Mois du Doc qui s’ouvre ce jeudi 4 novembre au Kinograph avec ce premier documentaire poignant annonce ainsi un programme fort sous le signe des violences de notre monde. Et il s’agit aussi de questionner ce que peut le documentaire car Lettre à Nikola est une réflexion profonde et grave sur le pouvoir des images, sur ce que signifie aujourd’hui témoigner.

Lettre à Nikola  d’Hara Kaminara

Lettre à Nikola s’ouvre sur des images indécises, dont la lumière s’insinue dans le noir de l’écran. Et puis, à travers un hublot, la mer se déchaîne quand une voix d’homme hors champ raconte ce récit à la fois magique et poignant de dauphins venus accompagnés le navire à la fin d’une journée terrible faite de sauvetages dramatiques. Tout est donc dit dès les premières secondes du film, de ce que le documentaire peut être de lucarne sur le monde, de ce qu’un peu de surprise magique peut réenchanter un instant un bout de réalité, de ce que le cinéma peut faire éprouver, par la grâce de la rencontre entre une image et un récit, d’une perception de la réalité.


Hara Kaminara s’adresse à son fils et raconte, en voix off, à la fois son expérience, mais aussi ce qu’elle cherche, à travers son film, à faire et à léguer. Elle mêle le passé de son travail sur l’Aquarius au présent de sa vie en Belgique. Elle multiplie plusieurs types d’images qui viennent faire vibrer son film d’autant de lumières différentes, de points de vue fragmentés et fragmentaires. En voix off, dans sa propre parole, elle tisse plusieurs récits (seules exceptions, celui de l’ouverture du film et celui de ce jeune enfant qui racontera directement, à la caméra, son sauvetage). Fil conducteur de Lettre à Nikola, l’eau, qui avale les corps dans la Méditerranée ou qui, dans son ventre, fait grandir son enfant, est partout. Élément insondable et mutique, elle absorbe, renverse ou retourne les images, granuleuses, indiscernables, mouvantes ou figées que sa caméra construit. Peu-à-peu, elle en acquiert un caractère presque mythologique, puissance de vie et de mort. En elle, tout se lie et les limites se défont.

 

Profondément grave, Lettre à Nikola est un geste qui tente, par la grâce du cinéma, de sortir lui aussi la tête de l’eau, de résister à la noyade du désespoir qui s’empare de la réalisatrice devant le scandale absolu qu’est l’interdiction de navigation de l’Aquarius. Sans moralisme ni militantisme, le film ouvre des brèches de joie dans le chant des hommes et des femmes sauvés du naufrage qu’il capte à plusieurs reprises, dans des moments de grâce comme la naissance d’un enfant, le récit d’un sourire adouci. C’est que cette interdiction de naviguer, comme en témoigne le film, qui raconte ses nombreux sauvetages en mer, revient à signer, depuis les banquettes des bureaux de la Commission Européenne, l’arrêt de mort de milliers de personnes. Ni plus ni moins. Comment faire face à ce scandale ? Tandis que l’Aquarius sauvait des vies, Hara Kaminara, avec ses photographies, son film, son récit, sauve de l’oubli des visages, des trajectoires et témoigne donc, de ce que signifie, pour elle, aujourd’hui, capturer dans son objectif le visage d’un être, en conserver la trace précieuse et singulière. Ses photographies et son film, dans un geste qu’elle sait elle-même au bord de l’inconsistance, sont des petits cailloux de lumière semés dans la nuit obscure qui nous arrive et nous avale.

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