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Moshta de Talheh Daryanavard

Publié le 07/10/2019 par Serge Meurant / Catégorie: Critique

Il s'agit du second documentaire du cinéaste iranien établi en Belgique, Talheh Daryanavard, où il enseigne à l'IHECS. Son premier film, Safar, racontait le voyage de retour de trois jeunes étudiantes dans leurs familles traditionnelles à Ormuz et à Qeshm. C'est à Qeshm précisément qu'est réalisé Moshta. Cette île est située au sud de l'Iran, face aux Emirats Arabes et au sultanat d'Oman, dans une position stratégique dans le détroit d'Ormuz, à l'entrée du golfe persique.

MoshtaLe film de Talheh Daryanavard montre la disparition du mode de pêche traditionnel, la moshta et des derniers pêcheurs qui la pratiquent encore. C'est une technique ancestrale : des filets fixés sur des pieux sont tendus dans la mer, et les poissons capturés à la marée sont ensuite récoltés à la main dans des paniers.

Les anciens racontent l'histoire de cette catastrophe économique. «On n'attrape plus que des petits poissons des rochers. Je ne vois plus aucun beau poisson comme avant, plus de dorades, de soles ou de bars», raconte l'un d'eux. Mais aussi le matériel nécessaire à l'achat des pieux et des filets de la moshta coûte trop cher pour en justifier l'investissement dans un tel contexte.

C'est notamment l'arrivée des chalutiers chinois qui a précipité la disparition des poissons. Ils balaient les mers et font tout disparaître. Et cette image forte dans le récit du pêcheur : «Ils sont comme des termites dans le bois. Ils attaquent et détruisent tout de l'intérieur.»

Certains pêcheurs de Qeshm ont essayé de les concurrencer mais sans succès. Et s'annoncent en même temps que l’extrême pauvreté (parfois, pendant des semaines, voire plusieurs mois, on ne pêchait aucun poisson), le départ des enfants à l'usine ou au chômage. L'un des pêcheurs annonce au patron des pêcheries qu'il part aux Emirats pour y trouver n'importe quel travail.

L'île est aussi devenue une destination de vacances. On y voit débarquer du ferry des dizaines de voitures pour fêter le Nouvel An iranien en même temps que les ouvriers de l'usine rentrent chez eux, sur le continent. A la radio, une prière et des vœux. Mais aussi le message émouvant de la veuve d'un jeune martyr. C'est la soudaine incursion de la politique et de la répression, celle que nos médias relatent sur nos écrans.

Le film de Tahleh Daryanavard, en même temps qu'il trace de beaux portraits des pêcheurs les plus âgés, appartient à la tradition du cinéma iranien dont l’œuvre d'Abbas Kiarostami nous est la mieux connue et à propos de laquelle Kurosawa écrivait : «Ce que j'aime dans vos films, c'est leur simplicité et leur fluidité, même s'il est bien malaisé de les décrire.» (1)

La plage où les pêcheurs se prosternent sur le sable pour la prière, les chiens qui courent vers la mer, les filets tissés dans la lumière grise, les rochers photographiés comme des lithographies donnent au paysage un goût d'éternité. Et l'image finale du pêcheur immergé dans la mer très bleue irradie en nous, longtemps. Le film est dédié au père du cinéaste. Il possède la mélancolie secrète des disparitions annoncées.


  1. Abbas Kiarostami dialogue avec Akira Kurosawa : L'empereur et moi. Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma, 1997.

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