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Ceres de Janet Van den Brand

Publié le 31/07/2018 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Tranche de campagne

« Il n’y a pas de commencement, pas de fin. Chaque jour, le soleil se lève et se couche. Les saisons vont et viennent. Les jours, les mois et les années voient se succéder le soleil, la pluie, la grêle, le vent, la neige, le gel… Et toujours, les fermes et leur bétail survivent, plus grands que la vie d’une seule personne. » (The Shepherd’s Life, James Rebant, 2015)

Partant de cette citation vantant la grandeur de l’agriculture, Ceres est un documentaire poétique qui fait le portrait intime de quatre enfants alors qu'ils vivent le cycle naturel de la vie à la ferme. Chacun d’entre eux vit dans une ferme isolée du sud-ouest des Pays-Bas et apprend, dès son plus jeune âge, la profession de ses ancêtres, ses techniques (anciennes et nouvelles), ses difficultés et ses joies. Alors qu'ils atteignent les premières années de la puberté, le monde extérieur commence à s'immiscer dans leur univers. Le rythme des récoltes est toujours le même : c’est un cycle qui se répète à l’infini. Au fil des saisons, les récoltes sont semées et ramassées, les animaux naissent et sont abattus. Les enfants sont confrontés à la volatilité de la nature, à l’influence et la menace de conditions météorologiques extrêmes sur les récoltes. Le film de Janet Van den Brand explore le monde à travers leurs yeux et examine leur relation à la nature et à la société humaine.

Koen, un petit garçon d’une douzaine d’années, encore innocent, se lamente sur le fait que ses cochons sont partis pour l’abattoir, alors qu’il s’est occupé d’eux pendant six mois. « Je préfère parler aux animaux qu’aux humains parce que les humains ont tendance à avoir des réactions stupides. Si je suis triste ou en colère, je vais m’asseoir avec mes cochons et je me sens mieux. » Plus tard, nous voyons Koen s’efforcer de rester philosophe : « Si vous voulez être fermier, il faut savoir dire au revoir… Voir des animaux se faire tuer ne m’a jamais traumatisé, je trouve ça normal. J’espère juste qu’ils sont au ciel. »

Sven, le plus âgé et le plus sérieux des quatre, remarque que parmi ses amis, il est le seul à vouloir être agriculteur. Il ne parle jamais de son métier à l’école parce qu’il sait que ça n’intéresse personne. La première fois qu’il a conduit un tracteur reste son souvenir le plus mémorable. La grande passion de Sven, c’est les tracteurs ! Son rêve est de partir en Australie pour admirer les paysages magnifiques. Mais surtout parce qu’il paraît que là-bas, ils ont de super tracteurs !...

Jeanine, espiègle pré-adolescente, calcule combien de tubes de vernis à ongle elle pourrait s’offrir avec ce que rapporte la tonte des moutons. Elle a beau travailler très dur dans les champs, redressant les ballots de paille pour le ramassage, ou comme apprentie-bergère, sans cesse à courir après ses moutons, sa découverte récente du miracle moderne qu’est le vernis à ongles est pour elle une vraie révélation. Gamine, Jeanine rêvait de devenir coiffeuse. Mais son contact avec la nature et sa découverte du métier lui font dire qu’elle comprend de mieux en mieux les ambitions de son père et de son grand-père.

Daan quant à lui, avec sa houppe à la Tintin, récolte et trie les pommes de terre. Ses jouets favoris sont de fidèles répliques miniatures des énormes machines agricoles de son papa. Même lorsqu’il égorge et décapite un coq, le plume et le vide sous le regard de ce dernier, même lorsqu’ils partent à la chasse au faisan, leurs gestes sont nobles, sans cruauté ou malveillance. Apprendre à tuer les animaux en compagnie de son père est l’un des plaisirs de Daan, une tradition qu’il justifie le plus simplement du monde : « Ça fait partie de la nature ».

Aucun des quatre ne semble avoir le moindre complexe, regret ou problème d’image. Nous les voyons graduellement tomber amoureux de leur profession et gagner un respect non feint pour leurs ancêtres. Très tôt, ils prennent conscience des exigences énormes (physiques, financières, etc.) que demande ce métier de plus en plus précaire, mais aussi de ses dangers. Le soleil, par exemple, peut s’avérer être tour à tour un ami précieux et un ennemi mortel. La sécheresse fait pourrir les pommes. Une récolte peut être complètement détruite en à peine 10 minutes par la grêle, cauchemar n°1 de l’agriculteur ! Etre fermier, c’est être constamment sur le qui-vive et surveiller le ciel. Dès que le soleil laisse la place à de gros nuages noirs, il faut courir pour installer le dispositif anti-grêle, au moins 20 minutes avant l’averse. Une course contre la montre qui, une fois perdue, signifie la ruine.

Même si le film se termine par l’équarrissage à l’abattoir des porcelets que nous avons vus naître au début, Janet Van den Brand nous propose une série d’images étonnement paisibles, joyeuses et poétiques de la vie rurale, montrant l’attachement (affectif et physique) des quatre enfants envers leurs vaches, leurs poules, leurs cochons et leurs moutons. Koen, hilare, s’assoit au milieu de dizaines de porcelets qui se succèdent pour lui lécher le visage. Plus tard, il étale de la crème solaire sur le dos de ses cochons pour ne pas qu’ils rôtissent au soleil. Daan et Jeanine s’amusent à se faire enterrer dans un silo à grain. Jeanine court dans les champs et caresse le blé… De beaux moments de vies, empreints de grâce et de sérénité. Ceres n'est pas seulement un récit sur la vie à la ferme, c'est aussi une histoire sur les rêves, sur l'isolement, sur le fait de grandir. Un film sans revendication et sans colère, fait de simples tranches de vies paisibles et nobles. La réalisatrice laisse tout simplement parler la douce poésie de ses images champêtres, filmées avec une précision, un respect et une fascination dignes des magnifiques errances de Terrence Malick.

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