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CHIEN de Samuel Benchetrit

Publié le 05/04/2018 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Un homme aux abois

Lassie, Rintintin, Benji, Cujo, Hooch, Beethoven, Gromit… Vincent Macaigne ! Trouvez l’intrus... La campagne promo annonce une sorte de succédané de Didier, dans lequel Alain Chabat incarnait un toutou métamorphosé en humain. On entre dans la salle avec cette appréhension de voir un énième « Vincent Macaigne-movie » (un genre à lui seul) réalisé par un cinéaste fatigué dont les trois derniers films furent des échecs. Samuel Benchetrit, qui adapte ici son roman, aurait-il lui aussi succombé à la cause de la « grosse » comédie populaire française, celle qui nous gâche le paysage cinématographique à grands coups de Tuches, de Ch’tis et de Profs ? Heureusement, il n’en est rien. Dès les premières séquences, très drôles, Benchetrit évoque davantage, par son humour noir et ses situations absurdes, les comédies surréalistes du duo Kervern / Delépine et les farces cruelles de la comédie italienne des années 60-70. Puis, sans prévenir, le film mute en un récit fantastique à la David Cronenberg, avec un homme se transformant lentement en une autre créature. Un étonnant virage vers l’horreur psychologique, doublé d’une allégorie subversive de la servilité du peuple à l’égard du pouvoir en place, des dictatures. Nous voilà aux antipodes de la gentille comédie familiale d’Alain Chabat !

Macaigne incarne Jacques Blanchot, un homme tristement ordinaire que sa femme (Vanessa Paradis) quitte dès la scène d’ouverture « parce qu’elle est allergique à lui », atteinte d’une « blanchoïte aigüe » qui lui donne de l’urticaire. Jacques accepte la situation de la même manière qu’il fait tout dans la vie : résigné, sans se battre, sans esclandre. Car Jacques est un faible, un lâche, un soumis… un abruti aussi. Gentil et ahuri mais abruti quand même ! Sa tenue (pullovers hideux, cheveux gras, calvitie naissante) et sa posture reflètent une médiocrité irréversible. Aucun sens de l’initiative, aucune passion, aucune ambition… Jacques est un authentique loser qui se laisse porter par l’existence en restant complètement passif, incapable de s’insurger contre les malheurs qui émaillent sa grisaille quotidienne au sein d’une zone industrielle déprimante. On le constate notamment lorsqu’il regarde son fils adolescent se faire racketter par des voyous et qu’il n’ose pas intervenir. Jacques se laisse abuser par sa femme (infidèle), son fils (qui l’insulte), son patron (qui le licencie pour donner sa place à son neveu)… et par tous ceux qu’il rencontre. C’est avec un cynisme parfois pesant que Benchetrit (qui avait écrit le roman en pleine dépression nerveuse) décrit ce personnage que l’on croirait sorti tout droit d’une case de Reiser. On retrouve dans Chien cet esprit provoc’ et 100% désespéré de la bande dessinée culte Gros Dégueulasse !

Son fils désirant avoir un chien, Jacques achète un chihuahua « qui ressemble à Hitler », mais l’animal se fait directement écraser par un camion. Brisé et à la rue, Jacques devient peu à peu étranger au monde qui l’entoure, à l’abri de la frénésie du monde humain. Viré sans cérémonie de l’hôtel où il logeait, saigné à blanc par sa femme qui vide leur compte en banque, bafoué par sa banque qui l’envoie au panier, Jacques est accueilli par un dresseur brutal et misanthrope (Bouli Lanners dans un rôle refusé par Jean-Claude Van Damme) qui accepte de le loger à condition que Jacques accepte d’être « son » chien. Ce personnage malsain, rappelant par sa solitude, son amertume et sa violence le Philippe Nahon de Seul Contre Tous, est une incarnation de l’autorité fasciste, l’ogre de ce conte de fée tordu. L’acteur belge, qui lui prête son physique massif, n’avait jamais été aussi inquiétant. Ravi d’obéir, Jacques ne cherche pas à comprendre les motivations de son « maître ». Désormais, il subit à quatre pattes les séances de dressage, dort à même le sol, mange dans une gamelle et est atrocement battu lorsqu’il fait des bêtises. Jacques devient le souffre-douleur du monstre et une relation sadomasochiste s’instaure entre eux. Devenir un chien – et par conséquent être traité comme tel - est la seule solution de Jacques pour exister aux yeux des autres. Il subit les pires maltraitances sans broncher, effrayé par la tournure que prennent les événements mais incapable d’y faire face. La facilité, voire le plaisir que prend Jacques à se soumettre à cette violence apporte une dimension très ambiguë au personnage. Jacques est un chien mais aussi un mouton. Sa déshumanisation progressive est-elle une quête du bonheur ou une victimisation extrême ? Un conte de fée ou une descente aux enfers ? Peut-être un peu des deux ? Benchetrit entretient le doute, ce qui rend son film fascinant…

Avec cette fable punk et nihiliste, d’une violence par moments étouffante, Benchetrit construit un conte selon un schéma qui n’est pas sans rappeler celui de La Métamorphose de Kafka et signe son meilleur film depuis le mémorable Janis et John. Cette image de Droopy français qui lui colle à la peau, Vincent Macaigne en joue ici à merveille : après tout, qui d’autre que l’acteur à l’éternel regard de chien battu pour incarner un chien battu ? Sa présence dans le rôle est donc une évidence : pathétique et fragile, il reste placide jusqu’à l’effacement, avec ce gentil sourire de benêt à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.

Samuel Benchetrit a imaginé cette « rubrique d’un homme écrasé » il y a des années, alors qu'il sortait son jeune chien. Celui-ci attirait l'attention et les caresses des passants alors qu'un sans-abri, qui pleurait sur le trottoir à côté, les laissait totalement indifférents. Avec mordant, le cinéaste / romancier a transformé cette anecdote sur l’injustice quotidienne en dystopie kafkaïenne, avec un personnage à la Beckett et une cruauté qui risquent fort de provoquer le rejet. Mais n’est-ce pas là la marque des plus grands films ?

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