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Étangs noirs de Pieter Dumoulin & Timeau De Keyser

Publié le 05/03/2019 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

Tenir à un fil

Tous deux diplômés du KASK, l’un en art dramatique, l’autre en audiovisuel, Timeau De Keyser et Pieter Dumoulin ont déjà collaboré ensemble sur un premier court-métrage en 2016, De Reconstructie. Produit avec des clopinettes, tourné avec les habitants du quartier, leur premier long-métrage, Étangs noirs, est une sorte de petit météore, un film à la fois très modeste et très ambitieux. Qu’on ne s’y méprenne pas, il ne s’agit pas d’aller à Molenbeek. Non, on est à la Cité Modèle, à Laeken, conçu par l’architecte Renaat Braem, où les immeubles se font face. Tellement face qu’on peut se parler de l’un à l’autre, tellement face qu’ils sont interchangeables... Et que la vie pourrait s’y dissoudre à force d’indistinction.

Tout commence par un paquet mal adressé. Jimi le réceptionne mais il n’est pas pour lui. Il est pour l’appartement qui porte le même numéro que le sien, dans la tour en face. Jimi, qui a tout du garçon gentil qui ne fait pas de vagues, gentil et poli, va frapper à la bonne porte pour remettre le paquet. Mais personne ne répond. Commence alors une étrange enquête qui va, peu à peu, se transformer en véritable mission. De porte en porte, de cage d’escalier en couloir du métro, Jimi déambule à la recherche de la destinataire. Les voisins ouvrent parfois leurs portes, de nouvelles informations l’orientent. Il progresse à tâtons. Et plus le film avance, plus Jimi s’accroche à sa quête, incapable d’abandonner le précieux paquet à un autre voisin, flirtant avec les limites de la légalité, de plus en plus obsédé.

Étangs noirs ne raconte strictement rien. Tendu sur cette ligne narratrice très mince, il se contente de suivre Jimi. Pris dans ce présent, il n’a pas d’autre objet que cette mission. Pas plus que Jimi dont toute la vie ne tient plus qu’à ce fil : retrouver la trace de l’occupante de l’appartement pour lui rendre son dû. La narration se passe de développement, n’a que faire d’explications psychologiques ou de contextes sociologiques. Elle se joue dans les ralentis d’une femme suivie dans le métro, dans l’amplification sonore de quelques bruits menaçants, dans l’apparition/disparition d’autres personnages. Lentement, dévoré par l’obsession, le quotidien se déréalise et le film s’en va flirter avec les codes du polar ou, par instant, du film d’horreur. La tension est tirée jusqu’à frôler la rupture dans de longs plans-séquences. Le monde grisâtre des premières images, sous le ciel de plomb de Bruxelles s’offre des trouées de lumière dans l’obscurité de la nuit, ou des surexpositions proches de l’épiphanie… Mais toujours le réalisme reprend la main, jamais le genre ne s’impose. Comme si le film semblait vouloir se préserver d’une forme trop identifiable pour garder son indécision formelle. Toujours avec Jimi, la plupart du temps à ses trousses, la caméra ne lâche pas son personnage. Lui, son corps, son visage dans le champ, ou ce qu’il voit, suit, les tressaillements de ses émotions de plus en plus opaques, son corps en tension. Et si grâce à la participation des habitants à ce projet cinématographique, la fiction s’installe dans un naturalisme saisissant pour mieux s’en écarter lentement, l’incroyable chance d’Étangs Noirs, c’est d’avoir dégotté cette perle rare qu’est Cédric Luvuezo jeune comédien pas du tout expérimenté, embarqué dans l’aventure comme les autres habitants. Parce qu’il porte entièrement le film sur ses frêles épaules avec une intensité parfois bouleversante.

Premier long-métrage étonnant, Étangs Noirs a ses problèmes de rythmes, ses moments de flottements. Une certaine vacuité le menace sans cesse et son pari est difficile à tenir. Mais ce qui reste finalement de ce petit film lancé comme un coup de dés, c’est l’ambition et l’audace qui travaillent sa trajectoire épurée. Et ce comédien qu’il révèle à l’écran.

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