Cinergie.be

Publié le 05/06/2019 par Bertrand Gevart / Catégorie: Livre & Publication

Le cinéma en tant qu’ensemble composé d’œuvres écrites et publiées existe grâce à la riche collaboration des institutions, éditions, presse critique, cinéphiles et librairies.
Des collections prestigieuses comme celles des Cahiers du cinéma ou de vulgarisation tel que Dixit, en passant par les ouvrages spécialisés universitaires et manuels divers contribuent aux études cinématographiques. Depuis quelques années, le marché a intégré le scénario.

Tous permettent d’envisager un nouveau rapport à l’écriture et à l’image et en modifient l’expérience radicale de voir un film. En effet, à « la culture du secret » qui entoure les scénarios, pour des raisons de droits principalement et financières, s’ajoute des modalités intrinsèques, à savoir son mode d’énonciation, sa technicité et donc ce constat : tout le monde ne peut pas lire un scénario comme n’importe quel autre écrit. Cependant, tout au long de son histoire, le cinéma semble tisser des liens étroits à la fois avec l’image et l’écriture, il existe un cinéma de l’écrit, un cinéma invisible. Il est donc impératif de faire l’expérience du cinéma autrement que par le flux de l’image en mouvement. Il y a plusieurs moyen d’entrer dans l’écriture d’un scénario, que ce soit une arène, une couleur. Mc Kee parle d’idées initiales (point de départ), le point de départ doit devenir quelque chose d’obsessionnel. Si l’on réduit les questions dramatiques, la seule qui semble rester c’est : qui suis-je ?

La question déployée au cœur de l’ouvrage dirigé par Mireille Brangé et Jean-Louis Jeanelle peut sembler éculée de prime abord et n’appartenant pas spécifiquement aux pôles de recherche classique en théorie du cinéma. Pourtant, l’ouvrage Des films à lire. Des scénarios et des livres aborde une autre manière d’envisager notre rapport à l’image et à l’écrit. À travers le regard de chercheurs, de scénaristes et d’écrivains, ces dialogues croisés sous forme d’article individuel tentent de répondre à l’aporie suivante : Pourquoi publier des scénarios ?
Bien entendu, l’ouvrage aborde le rapport à l’écriture et ses formes plurielles, sa nécessité en vue d’une naissance d’un film en images. Le scénario reste la pierre angulaire du film, pourtant il n’est guère apprécié à sa juste valeur. En ce sens, Mireille Brangé assène avec justesse : « (...) que ces textes soient lus, il y a là une évidence, depuis que s’est progressivement systématisée le recours au scénario pour la production d’un film ».
La réflexion transversale des contributeurs nous éclaire successivement sur le cinéma d’Eisenstein, d’Olivier Assayas, du concept d’anti-scénario chez Bruno Dumont, ou encore les enjeux stylistiques du dialogue et de genre. En d’autres termes, une pensée sur le devenir scénario et ses conditions de possibilité en vue d’une future réalisation.
La romancière et scénariste Cécile Fargaftig développe l’idée que la première fonction du scénario est de séduire. Pour séduire, il répond à des codes nécessaires. Elle revient également sur son évolution : « L’objet scénario a énormément évolué depuis cinquante ans, en fonction des pays concernés. Par exemple, en Europe de l’Est, on commence par une novélisation. Ensuite on écrit quelque chose de beaucoup plus proche du découpage… un scénario est lu par toute une série de personne qui n’ont pas toujours les connaissances pour en mesurer la qualité technique, puisqu’il y a des gens dans les sociétés de production, dans les banques, …la matière d’un scénario c’est l’image mentale ».
Dans son article, Melissa Gignac aborde, par le biais du cinéma de Gilles Delluc, un tournant, un scénario-objet éditorial. Il y a déjà là une congruence, un tournant scénaristique lié à la littérature. Dans les années 20, beaucoup d’auteurs (même si le terme n’existait pas pour les désigner) peinent à voir leur travail aboutir et donc rémunéré : « Dans ces conditions, la publication de scénarios littéraires peut être envisagée comme un pis aller, permettant à ce travail d’exister sous une autre forme que celle du film ».
Le cas de Bruno Dumont est très intéressant puisqu’il s’agit d’un des seuls à publier des scénarios tout en ne ressemblant en rien à des scénario. Chez Dumont, le scénario n’est ni un texte, ni un scénario en tant que tel, ni de la novélisation, mais une forme intermédiaire, proche du traitement.
D’autres auteurs comme Elena Vogman envisage de ne pas opposer le plan visuel et linguistique, en se basant sur le cinéma de Pasolini qu’elle d’écrit comme une expérience de lecture.
Force est de constater qu’il ne s’agit pas d’un manuel de plus, mais d’un questionnement nécessaire à l’heure où le statut du scénario tend à évoluer, en dialogue avec les nouvelles formes de narration. L’ouvrage décèle des enjeux majeurs quant à son rapport délicat à l’image.


Films à lire. Des scénarios et des livres, sous la direction de Mireille Brangé et Jean-Louis Jeannelle, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, collection "Réflexions faites", 2019.