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Hawar, nos enfants bannis de Pascale Bourgaux

Publié le 20/09/2023 par Basile Pernet / Catégorie: Critique

En 2014, plus deux mille femmes yazidies ont été capturées par Daesh et réduites à l’esclavage sexuel. Des années après, lorsque les autorités parviennent à les libérer, elles sont contraintes d’abandonner leurs enfants illégitimes puisque leur communauté ne les reconnaît pas.

Hawar, nos enfants bannis de Pascale Bourgaux

Pascale Bourgaux rencontre l’une de ces femmes, Ana, avec qui elle retourne sur les traces de son passé et de l’enfant dont on l’a privée. Le cas d’Ana est très particulier puisqu’elle a fait le choix de partir secrètement retrouver sa fille, de tourner le dos aux siens et à la parole religieuse suprême. 

Tout en se focalisant sur une situation actuelle propre à un trop grand nombre de femmes au Kurdistan, Pascale Bourgaux fait le choix d’une enquête en itinérance aux côtés d’Ana. Elle revient sur son parcours depuis le massacre de son village par des djihadistes, jusqu’à sa vie actuelle. Le choix de cette chronologie renforce le caractère infiniment réel du récit et de ses moindres détails. Une dimension intime se dessine également, au fil des révélations faites par Ana.

Ana explique la difficulté d’accepter elle-même cet enfant, jusqu’à considérer qu’il est autant voire davantage celui de l’ennemi que le sien. Plus déconcertant encore, dans sa solitude, Ana se lie d’amitié avec ses beaux-parents qui lui apportent aide et soutien. Ce couple juste et intègre lui demande même de convaincre leur fils de quitter le djihad, mais cette dernière n’ose le faire par crainte de douloureuses représailles.

Lorsqu’elle est libérée et de retour parmi les siens, elle ne peut revenir avec l’enfant que le dogmatisme religieux patriarcal perçoit comme néfaste et frelaté. Elle se trouve alors dans une impasse absolue. Le film met en évidence les conséquences irréversibles des deux autorités sur la vie de ces femmes : le djihadisme d’une part, la communauté yazidie de l’autre. La seule solution est donc la fuite. 

Les enfants sont alors recueillis dans des orphelinats dont les principaux membres finissent assassinés par les djihadistes. Mais avant cela, lorsqu’Ana retrouve secrètement sa fille, celle-ci ne la reconnaît pas. Il faut donc multiplier les rencontres (malgré les nombreux risques qu’une telle bravade représente) et se laisser aider par le temps. Car finalement, rien ni personne d’autre ne peut venir en aide à ses familles détruites et accablées. Seul le regard d’une mère peut apporter quelque réconfort, lorsqu’elle s’attendrit sur les larmes de sa fille.

Par ailleurs, la direction photographique excelle dans la représentation des paysages désolés de cette région, sous-tension, à la frontière de quatre pays voisins : la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Le point de vue est toujours celui d’un narrateur extérieur objectif, qui suit la protagoniste, mais s’enquiert aussi d’autres témoignages. Les angles de prises de vues sont intelligemment choisis, parvenant à déceler un lyrisme discret dans les lieux et les regards croisés sur le chemin. Ce lyrisme tient à la prodigieuse dignité morale de ces femmes face au poids du traumatisme humain : des centaines d’hommes sont exécutés, et plus de deux mille femmes violées par des djihadistes qui se félicitent de devenir leurs propriétaires. 

Hawar, nos enfants bannis porte aux yeux du spectateur l’un des combats les plus saisissants qui existent dans notre monde aujourd’hui. Le tournage ayant été une nouvelle occasion pour Ana et Marya de se retrouver, les émotions circulent avec une authenticité poignante que la mise en scène parvient à cristalliser. On ne peut que rester muet et interdit après avoir vu ce film qui rend un sensible hommage aux héroïnes de notre temps.

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