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L'Homme qui tua Don Quichotte

Publié le 23/07/2018 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Le vieil homme et l’amer

Le problème avec les arlésiennes, c’est qu’une fois qu’elles se dévoilent enfin aux yeux du public, il leur est impossible d’assouvir tous les fantasmes qu’elles ont provoqués durant l’interminable attente qui s’est écoulée depuis l’annonce de leur mise en œuvre. C’est l’un des handicaps avec lequel part L’Homme qui tua Don Quichotte, ambitieux projet sur lequel l’ex-Monty Python Terry Gilliam s’acharnait depuis 25 ans et qui accumulait les faux départs bien documentés. Cette année à Cannes, malgré l’imbroglio juridique dans lequel le film était encore emmêlé, le projet maudit n’était pas loin d’être l’événement majeur du festival. Inévitablement, une fois la projection terminée, l’enthousiasme est retombé comme un soufflé. « Tout ça pour ça » se sont dit les inconditionnels du cinéaste. Les autres n’ont pas manqué de saluer l’ambition, l’originalité et la folie intactes de Gilliam, sans pour autant considérer Don Quichotte comme une œuvre majeure au sein de sa filmographie.

Le problème, c’est que ce 14ème long-métrage a souvent des allures de « best of » de l’œuvre de Terry Gilliam : décors grandioses, humour absurde, rythme effréné, idéaux de romance et de justice à l’ancienne, éternel conflit entre les rêves de héros doux-dingues et le cynisme d’affreux zozos dont le pouvoir a annihilé l’humanité… Brazil et Les Aventures du Baron Munchausen étaient déjà passés par là. On comprend néanmoins ce qui fascine tant le cinéaste dans le personnage de Don Quichotte puisque sa carrière s’apparente à un singulier parallèle de l’histoire du héros tragicomique créé par Miguel de Cervantès. Ces ronds-de-cuir hollywoodiens, les Sid Sheinberg, Harvey Weinstein et Paolo Branco qui n’ont eu de cesse de brimer son inspiration, de relativiser son génie et de chasser ses chimères, ne sont-ils pas les moulins à vent contre lesquels Gilliam doit se battre inlassablement depuis 40 ans ? Après 25 ans d’un parcours du combattant semé d’embûches, son magnum opus est enfin sur nos écrans et, quels que soient ses qualités et défauts, il ne pourra sans doute jamais être apprécié à la hauteur des espoirs que l’on plaçait en lui. En attendant, Don Quichotte reste le film-somme (et non pas le film-testament, comme l’ont écrit certains de nos confrères un peu trop pressés d’enterrer l’artiste !) qui résume toutes les obsessions d’un auteur libre, turbulent et excessif. Une ode à la liberté artistique qui, paradoxalement, aurait peut-être eu besoin d’un producteur plus impliqué afin de canaliser son énergie débordante et son trop-plein d’idées.

Le film s’ouvre sur l'exploit le plus connu de Don Quichotte, devant des moulins à vent qu'il prend pour des géants… mais le contrechamp nous révèle que nous sommes en fait sur le tournage d'une publicité pour une marque de vodka, à Los Sueños, un petit village espagnol. Son réalisateur, Toby (Adam Driver), est un jeune cinéaste talentueux, mais désabusé, dont l’art et la vie privée se sont graduellement vidées de toute substance. Perdu au beau milieu d’une vie confortable et insignifiante, Toby se souvient de son film de fin d’études, déjà inspiré du roman de Cervantès, tourné en noir et blanc dix ans plus tôt au même endroit. Nostalgique, il part retrouver le vieux cordonnier (Jonathan Pryce) qui interprétait Don Quichotte à l’époque. Ce dernier a passé les années intermédiaires à se persuader qu'il est bel et bien le héros de Cervantès. Sur un malheureux malentendu, « Don Quichotte », qui prend Toby pour son fidèle Sancho Panza, tue deux policiers qu’il prend pour de maléfiques enchanteurs. L’incident force le duo à fuir et à se lancer dans une quête absurde, ponctuée de catastrophes rocambolesques et de nombreuses rencontres.

Personne ne crée des personnages aussi spectaculairement déséquilibrés et farfelus que Terry Gilliam. Au Baron Munchausen (John Neville), à Jeffrey Goines (Brad Pitt dans L’Armée des 12 Singes) et à Hunter S. Thompson (Johnny Depp dans Las Vegas Parano) vient s’ajouter Don Quichotte. Succédant à Jean Rochefort, Robert Duvall, Michael Palin et John Hurt sur le projet, Jonathan Pryce incarne un Quichotte grandiloquent et raffiné mais sénile, dont la raison et la voix s’effritent petit à petit. Il est permis d’imaginer que son incarnation du Don, avec sa barbe grisonnante et une prothèse nasale, n’est autre qu’une version âgée de Sam Lowry, le martyr amoureux qu’il incarnait dans Brazil. Mais l’acteur, qui retrouve le cinéaste pour la quatrième fois, se fait voler la vedette par un Adam Driver en grande forme. Succédant à Johnny Depp, Ewan McGregor et Jack O’Connell, Driver incarne avec hargne ce jeune artiste cynique, en colère, aventurier récalcitrant totalement dépassé par les événements, qui redécouvre peu à peu son romantisme et ses idéaux au contact du vieil homme.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que les deux personnages réunis forment un portrait complet du réalisateur : l’artiste épuisé par le cynisme qui l’entoure, c’est lui. Le vieux rêveur capable de créer l’aventure dans un monde dépourvu de magie, c’est encore lui. La dichotomie de cette touchante mise en abyme fait du film un drôle d’objet paranoïaque, où chaque vision du monde menace sans cesse de phagocyter l’autre. Les personnages, Toby en particulier, se retrouvent d’une scène à l’autre en équilibre entre cynisme et idéalisme. Comme dans Time Bandits, L’Armée des 12 Singes et The Fisher King, Gilliam brouille la frontière entre fantastique et réalité, jouant avec la notion que seuls les fous voient le monde tel qu'il est. Ici, les réfugiés marocains deviennent des musulmans victimes de l'Inquisition et les producteurs de cinéma véreux sont proclamés rois. Les époques se mélangeant allègrement, Gilliam trouve même l’occasion de railler au passage un certain Mr. Trump…

Le principal reproche que l’on peut adresser au film est cette sensation de cacophonie, de désordre permanent, le film ne s’arrêtant pratiquement jamais pour respirer, un peu comme si Gilliam se disait que « ralentir = mourir ». Cette narration bancale témoigne des problèmes de production d’un film qui, au final, donne l’impression que son auteur, épuisé, l’a tourné pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, pour pouvoir passer à autre chose. Comment expliquer autrement qu’un scénario développé sur 25 ans soit aussi décousu ? Mais ces critiques sont celles d’un esprit cynique. Si nous regardons le bon côté des choses, Don Quichotte a de beaux restes. Ce désordre narratif donne lieu à un festival de costumes, de décors baroques et de situations cocasses dignes d’une farce. Le film est foisonnant et d’une richesse (thématique et visuelle) inouïe, amalgame des nombreuses versions d’un scénario qui a connu moultes évolutions et réécritures. (On se rappelle que dans la version avortée avec Johnny Depp et Jean Rochefort, le Don et Sancho voyageaient dans le temps…)

Il est indéniable que le film en l’état bénéficierait d’être amputé d’une trentaine de minutes redondantes et que certains personnages secondaires (comme celui d’Olga Kurylenko) font tapisserie. Nul doute là-dessus, un grand film d’1h45 se cache dans ce « grand film malade à la bonne santé réjouissante » de 2h15. Malgré ses défauts, L’Homme qui tua Don Quichotte est une œuvre unique et enivrante, qui se conclut en apothéose sur un climax « gigantesque ». Epuisant, frustrant, mais d’une générosité indéniable, le film est surtout l’œuvre dont Terry Gilliam DEVAIT accoucher. Il en allait de sa santé physique et mentale. L’accouchement aux forceps a peut-être laissé quelques cicatrices sur le bébé, mais ce dernier est bien vivant ! Le simple fait que ce film inespéré existe est un exploit historique qu’il faut aller soutenir et applaudir dans une salle obscure !

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