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Lola et ses frères de Jean-Paul Rouve

Publié le 14/11/2018 / Catégorie: Critique

Un Air de Famille

Décidément, les rapports complexes entre frères et sœurs chez les quadras n’en finissent pas de revenir sur le tapis de la comédie française. Après les récents Ce qui nous lie (de Cédric Klapisch), Gaspard va au Mariage (d’Antony Cordier) et Photo de Famille (de Cécilia Rouaud), c’est au tour de ce grand dadais de Jean-Paul Rouve de mettre un coup de projecteur sur les aléas d’une famille de province dysfonctionnelle et dans l’air du temps.

À Angoulême, Lola (Ludivine Sagnier), Pierre (José Garcia) et Benoît (Jean-Paul Rouve) se retrouvent une fois par mois devant la tombe de leurs parents pour discuter de leurs vies respectives. Entres les brouilles passagères, les reproches, les engueulades, les joies et les drames ordinaires de l’existence, ils ont réussi à rester inséparables, malgré des rapports souvent maladroits, entre non-dits et pudeur. Sans les efforts de Lola, la cadette, il y a fort à parier que l’édifice familial s’effondrerait comme un château de cartes. Lorsque Benoît, un opticien naïf, se marie pour la troisième fois, Pierre, son témoin, accaparé par ses soucis professionnels, arrive en retard et oublie le prénom de la mariée lors de son discours. Benoît pardonnerait volontiers la bourde de son frère mais Sandra, sa dulcinée, ne voit pas ça du même œil. De toute façon, Pierre a d’autres soucis : récemment licencié pour faute grave de son cabinet d’architectes, ce père célibataire dépressif découvre un univers impitoyable : celui de Pole-Emploi et des questionnaires idiots à remplir afin de retrouver un job. Et Lola dans tout ça ? Avocate spécialisée dans les divorces, ses problèmes personnels semblent peser bien peu dans la balance face aux personnalités encombrantes de ses frangins. Elle fait la rencontre de Zoher (Ramzy Bedia), un homme doux et attentionné, qui l’aime inconditionnellement. Mais ce nouveau bonheur va-t-il survivre au jugement de Pierre et Benoît ?

Jean-Paul Rouve décrit son quatrième film en tant que réalisateur comme « une succession de fragments de vies où il ne se passe rien, mais où se produit l’essentiel », dans la tradition de la comédie douce-amère à la Claude Sautet. Il filme des scènes de discussions autour d’une table ou à des terrasses de cafés, chroniques de petites gens qui changent d’avis, font le contraire de ce qu’ils disent et se débrouillent comme ils peuvent pour mener une vie normale. Cette succession de scènes, a priori anodines, lui permet d’aborder divers sujets comme la transmission, les liens entre générations, l’absence parentale, le chômage, la solitude, le temps qui passe. Lola et ses Frères parle des relations fraternelles, mais aussi de ce que les enfants - ou leur absence - apportent ou n’apportent pas à ces adultes un peu paumés : Pierre a un fils adolescent à qui, par fierté, il cache ses problèmes, Benoît panique à l’annonce de la grossesse de son épouse et Lola tente de tomber enceinte, sans résultat.

À travers les défauts de Lola, Pierre et Benoît, leurs petits mensonges, leur égoïsme, leur hypocrisie, leur mauvaise foi et on en passe, Rouve veut démontrer que l’être humain est, à quelques exceptions près, fondamentalement sauvable et que le principe des bons et des méchants cher au cinéma reflète rarement la réalité. C’est la dualité de ses personnages qui nous les rend terriblement attachants. Il faut dire que Rouve s’entoure d’un casting inspiré. Ludivine Sagnier, que l’on avait perdue de vue ces dernières années, trouve l’un des meilleurs rôles de sa carrière en petite sœur courage. Lola est un personnage complexe, étouffée par ses frères qui, inconsciemment, la font passer au second plan, mais qui joue également le rôle de leur maman, leur apportant ce soupçon de maturité qui leur manque cruellement. Fragile, douce, avec un petit côté « garçon manqué », Lola est une femme lumineuse qui se bat pour rester légère en permanence. Elle aimerait juste que ses frères remarquent de temps en temps qu’elle existe. Pierre (José Garcia, plus sobre qu’à l’accoutumée) est un homme bougon et pudique, enfermé dans une sorte de rudesse. Il ne parvient jamais vraiment à exprimer ses sentiments et s’est progressivement laissé bouffer par la vie. Sa compagne et mère de son fils (Philippine Leroy-Beaulieu) a fini par le quitter. Benoît, quant à lui (incarné par Rouve avec sa candeur habituelle), est resté un grand enfant, terrifié par ses responsabilités d’adulte, aussi affable que lâche.

Les seconds rôles ne sont pas en reste. Habituellement insupportable pour les spectateurs de plus de 10 ans, Ramzy Bedia trouve un joli contre-emploi dans le rôle de Zoher, compagnon idéal pour Lola, lucide, bienveillant, charmant et profondément attentionné. Son personnage, c’est nous : le spectateur, témoin involontaire du fonctionnement étrange de la fratrie. Tout ce petit monde n’est pas loin de se faire voler la vedette par l’irrésistible Pauline Clément (de la Comédie française), qui incarne Sandra, la jeune épouse fragile de Benoît. Femme-enfant à l’hypersensibilité maladive, elle semble sans arrêt en décalage avec le reste du monde humain, tantôt ange, tantôt garce, 100% extraterrestre. Mais sa stupidité présumée (grâce aux immondes colliers en fruits de mer qu’elle confectionne, elle serait une candidate parfaite pour un « dîner de cons ») cache en fait une sagesse insoupçonnée. L’actrice, arme fatale qui nous vaut les meilleurs fous rires du film, est une vraie révélation !

Jean-Paul Rouve et son scénariste David Foenkinos, déjà collaborateurs sur Les Souvenirs, ont concocté des dialogues cocasses, souvent hilarants, jouant notamment du décalage entre les recommandations farfelues de Benoît dans son cabinet d’opticien et l’incompréhension de clients qui l’exaspèrent au plus haut point. Emouvant sans être larmoyant, drôle et léger sans être vulgaire, réalisé avec élégance, Lola et ses Frères est l’antithèse totale de 95% des comédies françaises « populaires » actuelles. À voir de préférence avec ses frères et sœurs…

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