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LUKAS de Julien Leclercq

Publié le 22/08/2018 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Le Nouveau Jean-Claude

La carrière de notre JCVD national, la cinquantaine largement entamée, semblait condamnée à naviguer dans les eaux saumâtres du « direct-to-dvd ». Depuis 2008, Van Damme, surnommé « The Muscles from Berchem-Sainte-Agathe » à l’étranger, est confronté à un problème de taille : comment enchaîner après une performance aussi extraordinaire que celle qu’il nous livrait, il y a dix ans déjà, dans J.C.V.D. ? Dans le film de Mabrouk El Mechri, l’acteur-philosophe brisait le quatrième mur, mettait son âme à nu et révélait des capacités de jeu que peu lui soupçonnaient. Depuis, Van Damme s’en était retourné au train-train du film d’action bon marché, apparaissant dans des nanars laborieux aux titres interchangeables (Assassination Games, Six Bullets, Kill’em All) tournés à la va-vite en Bulgarie pour le marché vidéo. Il y a quelques semaines à peine sortait encore en dvd le très fauché Black Water, dans lequel, allié une fois de plus à son copain Dolph Lundgren, il se castagnait avec des terroristes dans un sous-marin nucléaire. Le seul film de Jean-Claude sorti sur nos écrans depuis 2008 (si l’on excepte ses prestations vocales dans Kung Fu Panda 2 et 3) était The Expendables 2 en 2012, réunion gériatrique dans laquelle il incarnait un méchant délectable. Les rides venant, il s’agissait de se réinventer ou de prendre sa retraite. En 2016, une tentative de série auto-parodique, Jean-Claude Van Johnson, s’avérait concluante mais fut annulée après une seule saison. Retour donc vers les bacs des dvds pour un épouvantable remake de Kickboxer (2016), suivi en 2018 de Kickboxer : Retaliation. Un troisième volet intitulé Kickboxer : Armageddon (tout un programme !) est en tournage.

Au milieu de ce marasme artistique, la sortie en salles de Lukas est donc une agréable surprise, non seulement parce que c’est l’occasion de revoir la star sur un écran de cinéma, mais aussi parce qu’il s’agit d’une authentique production franco-belge, tournée entièrement chez nous (à Bruxelles et à Namur) et dont l’action se déroule dans le milieu du gangstérisme bruxellois. Jean-Claude incarne Lukas, un sorteur de boite de nuit au passé mystérieux (comme il se doit), veuf et père d’une fillette de 8 ans. Pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille, il est contraint d’accepter un nouveau job dans un club de striptease dont le propriétaire (Sam Louwyck) est un dangereux gangster à la tête d’une organisation mafieuse spécialisée dans le faux-monnayage. Menacé par un flic ripou (Sami Bouajila) qui l’oblige - sous peine de lui faire perdre la garde de sa fille - à jouer les informateurs, Lukas va devoir se salir les mains pour gagner la confiance de son nouveau patron. Il va devoir s’infiltrer et monter les échelons du gang, qui est sur le point d’entrer en guerre avec ses concurrents hollandais. Inutile de préciser que les problèmes de Lukas ne se règleront pas avec des bisous autour d’un bol de lait chaud en chantant « Kumbaya ».

Depuis quelques années, Julien Leclercq s’est fait une spécialité du film musclé à la française avec des titres pétaradants comme L’Assaut (2010), Gibraltar (2013) et Braqueurs (2015). Des films qui, indéniablement, brillent davantage par la chorégraphie de leurs scènes d’action et par leur énergie que par la qualité de leurs scénarios. L’écriture et la production de Lukas furent emballées en moins de six mois, pour faire patienter le réalisateur qui venait de perdre son financement pour un couteux biopic d’Alain Prost. On ne peut nier que Julien Leclercq prend le genre au sérieux et ne verse jamais dans cette tendance insupportable à sombrer dans l’auto-parodie et la vulgarité. En bref, Leclercq n’est pas Luc Besson, mais un solide artisan bien déterminé à rendre ses lettres de noblesse à un genre qu’il admire profondément. Lukas possède les mêmes qualités et défauts que ses films précédents : le scénario s’avère prévisible, les rôles féminins font tapisserie et les seconds rôles masculins, malgré la présence d’acteurs talentueux comme Sami Bouajila et le duo flamand Sam Louwyck / Kevin Janssens, ne s’élèvent jamais au-delà des clichés. Mais peu importe car Leclercq mène son récit sans le moindre temps mort et fait preuve d’efficacité dans la gestion de l’action. Qu’il s’agisse d’une longue échauffourée aux shotguns dans un parking ou d’une baston à mains nues entre six hommes forcés à se battre jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un seul debout, Lukas impressionne par son intensité. Le réalisateur admire la sècheresse et la brutalité des polars réalistes scandinaves (et flamands) auxquels il rend hommage. Il dépeint une Belgique underground glauque et crasseuse à souhait, peuplée de gangsters aux crânes rasés et de flics détestables.

Mais l’arme secrète du réalisateur, c’est évidemment sa star. Plus vulnérable que jamais, le visage cabossé, son beau regard tour à tour désespéré et intense, Van Damme incarne un homme lessivé, loin d’être héroïque. Manipulé sans cesse, sa lassitude et son impuissance font de Lukas un véritable prisonnier, coincé dans un engrenage dont il ne peut s’échapper sans risquer la vie de sa fille. Comme d’autres grandes « action stars » avant lui, Van Damme excelle dans le registre de la vulnérabilité. Marmoréen, il s’autorise néanmoins quelques jolis moments d’émotion (qui ne tombent pas dans la guimauve) avec la petite Alice Verset. Le réalisateur semble fasciné par le visage vieillissant de Van Damme dont il magnifie la moindre ride, accumulant les gros plans iconiques. Sans parler de ce célèbre corps qui, à 57 ans, n’a rien perdu de sa photogénie ni de sa puissance. Van Damme se bonifie donc avec l’âge, adoptant un jeu minimaliste à la Delon, entre pudeur et sensibilité. Cette comparaison, que certains observateurs lançaient déjà dès 2004 à la sortie de L’Empreinte de la Mort (un de ses meilleurs films, mais également l’un de ses plus méconnus), est désormais inévitable. Tel un fils spirituel, Van Damme retrouve la dignité silencieuse de l’acteur fétiche de Jean-Pierre Melville.

On pardonnera donc à Lukas son manque d’originalité pour se concentrer sur ses qualités stylistiques et sur la renaissance de son acteur. En attendant le jour où de grands réalisateurs se décideront à nouveau à se pencher sur le cas Van Damme, Lukas représente une première étape réussie sur le chemin d’une possible rédemption cinématographique.

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