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Notre Kanaal d'Els Moors et Dominique Henry

Publié le 10/02/2026 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Les caprices d’un fleuve

Dans ce surprenant film en forme de voyage en bateau, la poétesse Els Moors et le documentariste Dominique Henry ont suivi une famille et un marinier roumain travaillant sur une péniche, le Giselle, qui parcourt la Belgique, ainsi que la vie qui se déroule au bord du canal. Dans le sillage d’Au Cœur des ténèbres de Joseph Conrad et à la recherche de l’histoire de la Belgique, le fleuve devient une entité mystique, quasi vivante. Le récit, qui prend de nombreux détours, évoque des épisodes du XIXe siècle qui semblent être une copie du malaise européen d’aujourd’hui. Au fur et à mesure que les vies des personnages s’entrecroisent, les frontières entre passé et présent s’estompent et un appel au changement se fait entendre. 

Notre Kanaal d'Els Moors et Dominique Henry

Les générations sont comme les feuilles d’arbre : lorsque la brise emporte une feuille, une nouvelle éclot au printemps. Autrement dit, rien ne change vraiment et tout recommence toujours… Nous faisons la connaissance du Capitaine Joenis, de son épouse, Giselle, de leur nouveau-né, Thobin, et de Téo, un saisonnier roumain qui travaille sur le bateau pour pouvoir acheter une maison en Roumanie, pour sa famille. Ici, il lutte contre la solitude, dans un pays dont il ne comprend ni la langue ni les règles. Chez lui, il lutte contre une précarité sévère. Entre deux périodes de tournage, et donc deux saisons de travail, entre l’hiver et le printemps, les réalisateurs apprennent que Théo est décédé chez lui, en Roumanie… Mais les bateliers continuent leur travail, sur un canal de 120 km qui relie Charleroi à Anvers. Leur bateau passe les écluses de Gosselies, Ronquières, Bruxelles, Vilvoorde, Willebrook, transportant inlassablement des tonnes de gravier. Sur les rives du canal, on peut encore voir comment la révolution industrielle (le secteur charbonnier, la sidérurgie, l’industrie automobile, l’industrie chimique) a transformé le paysage au cours des siècles derniers, souvent dans la violence. 

Durant les escales sur la terre ferme, nous rencontrons une famille de Gilles de Binche, une équipe de rugby féminin, des ouvrières qui travaillent dans le domaine des titres-services, des pêcheurs polonais… Ils constituent une infime partie de l’âme de ce drôle de pays bricolé à la hâte, à l’histoire aussi rocambolesque que sanglante (le génocide congolais sous le règne de Léopold II est évoqué). La naissance de la Belgique est parallèle à l’histoire du canal et, racontée par Els Moors en voix off, l’histoire des origines du « plat pays » se lit comme le scénario de la théorie du chaos. Le passé bordélique a accouché d’un présent absurde, injuste, où plus grand-chose ne fonctionne. Sur le papier, les pays adhérant à l’Union européenne accèdent à une économie plus forte. En vérité - et la Belgique en est témoin -, la vieille Europe s’offre l’accès à un nouveau marché d’esclaves modernes, comme les occupants du Giselle. Pendant qu’à Bruxelles, des milliers de lobbyistes défendent les intérêts des entreprises des plus riches, des centaines de milliers de personnes déplacées se battent pour leur survie.

Entrecoupé de poèmes (en français et en flamand), de récits historiques et d’observations sur ce que l’on qualifiera malgré tout d’esprit belge, Notre Kanaal, Prix du meilleur scénario 2024 au Festival d’Histoire de Rijeka, en Croatie, est un hommage à tous les peuples qui, avec humour, sagesse et amour, résistent aux caprices de la cupidité et à la destruction de leur âme par leurs dirigeants.

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