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Palma d'Alexe Poukine

Publié le 29/01/2021 / Catégorie: Critique

De mère en femme

Alexe Poukine a déjà réalisé plusieurs films, notamment un très beau portrait de son oncle en son absence Dormir, dormir dans les pierres et un film de fin d’études, Petites Morts, joli portrait aussi, de femmes. Sans frapper son dernier documentaire, qui aborde avec beaucoup d’intelligence et de délicatesse les traumatismes du viol, a fait beaucoup parlé de lui. L’absence, la mort, les femmes, sont les motifs qui brodent déjà les prémisses d’une œuvre en train de s’affirmer.
Après Belfort, Angers, son nouveau court-métrage est à Clermont-Ferrand. Avec Palma, Alexe Poukine expérimente une forme qu’elle n’avait pas encore abordée, la fiction, pour réaliser à nouveau un portrait juste et émouvant d’une femme au bord de la crise de nerfs.

Palma d'Alexe Poukine

Alors qu’aux premières images du film, une mère et sa fille jouent et rient dans un moment qui s’annonce comme une promesse, les rires vont aller decrescendo à mesure que la réalité rêvée se transforme en parcours du combattant. Jeanne veut forcer le bonheur en amenant sa fille sur un coup de tête à Palma de Majorque, cette île lointaine aux accents de paradis. Mais très vite, tout s’y avère l’inverse d’une carte postale. Du paradis rêvé il ne reste donc que la moitié d’un horizon, un ciel gris, des plages ternes et des immeubles en ruine. Quand les soucis s’accumulent, que les plages idylliques sont introuvables et que le soleil tape, tout ce que l’on avait rêvé d’offrir comme plaisir se transforme en calvaire.

Dans un style naturaliste, qui se nourrit d’ellipses et d’un dialogue tissé dans l’essentiel, Palma est filmé au vol, dans le mouvement de la vie, au plus près des corps et des paroles. Avec beaucoup de pudeur et de réalisme, la narration fait monter doucement des tensions qu’enveniment les réalités économiques ou affectives et qui se déploient au fil de situations de plus en plus délicates, de visages crispés de silences, ou de petits énervements lâchés au coin des gestes. C’est qu’il s’agit de tenir dans ce rôle de mère face à l’adversité et face à l’enfant. Jusqu’à ce que la tension explose, en miroir inversé, chez l’enfant, comme une délivrance. Alors, Jeanne s’échappe et vogue au gré de la nuit et des flots pour que les plans serrés qui la piégeaient contre les murs s’élargissent enfin et qu’elle retrouve un peu de solitude et d’espace.

Ce n’est pas si souvent que le cinéma filme des femmes débordées ou étouffées par leur rôle de mère jusqu’au lâché prise nécessaire à une certaine survie psychique. C’est même plutôt rare qu’il scrute ce face-à-face entre un adulte et un enfant dans ses élans et ses blocages, sans jugement normatif ou moralisateur. Et la grande justesse du film d’Alexe Poukine, est de s’en tenir à cette description tout en évitant toute forme de spectaculaire pour seulement suivre la montée d’un état de tension qu’il suggère plus qu’il ne figure. En restant aux côtés de Jeanne, la caméra prend le parti des femmes. Mais seule cette fuite rendra possible que mère et fille puissent rire, à nouveau, ensemble. Et tant pis si d’autres femmes la jugent, les mères, elles, comprendront.

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