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Petit pays d’Eric Barbier

Publié le 26/03/2020 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

Chronique d’une guerre annoncée

 

Petit pays, le nouveau long-métrage d’Eric Barbier, est une adaptation du roman autobiographique de Gaël Faye, écrivain mais aussi slameur et rappeur dont le livre et une chanson portent le même titre. Eric Barbier, lui, après avoir travaillé comme scénariste, vient du polar et d’un cinéma plutôt romanesque et sombre. Et Petit pays ne déroge pas tout à fait à cette règle. Avec dignité et une certaine délicatesse, il nous plonge au cœur d’un inextricable conflit à travers l’histoire de son personnage principal : un gamin d’une dizaine d’années pris dans la tourmente de la guerre civile au Burundi et au Rwanda. 

Petit paysPetit pays s’ouvre sur un paradis de l’enfance. Dans un jardin luxuriant, des gosses dégringolent d’un arbre quand une voix tonne et les chasse du jardin où ils viennent de voler des mangues qu’ils s’empressent d’aller vendre dans la rue aux bagnoles qui passent… Puis, ils filent à travers champs, se balancent ce qu’il reste des mangues à la tronche, s’amusent dans une vieille camionnette devenue leur cabane… Des gosses en liberté à qui le monde appartient, gouailleurs et sauvages, qui multiplient les 400 coups pas vraiment méchants. Sauf que l’un d’entre eux, quand il rentre chez lui, possède une grande maison, un gardien qui nourrit le chien, un boy qui lui cuisine ce qu’il veut, un père blanc qui déboule dans un camion et que les hommes qui l’entourent appellent « patron » et une mère sublime, noire, distante…  Dès le début du film, Gabriel est des deux côtés à la fois, à mi-chemin des mondes, entre les adultes et les enfants, comprenant du haut de sa dizaine d’années sans pour autant pouvoir prendre part ; entre les gamins des rues et sa vie confortable ; entre son père blanc qui se fait du pognon au Burundi et sa mère rwandaise, réfugiée à Bujumbura avec toute sa famille. Entre les blancs et les noirs. Telle sera son identité. Et puisque cette guerre est une guerre d’identité, il lui faudra choisir son camp, dans une scène terrible, d’une grande violence, magistralement réussie. 

À travers l’histoire de Gaël Faye, le film d’Eric Barbier brosse trois années entières dans le Burundi avant, pendant puis après la guerre civile au Rwanda. Il s’installe dans la chronique d’un quotidien qui pourrait être banal (l’école, les parties de foot, le drame d’une séparation de ses parents qui s’avance à coup de cris et de disputes…) s’il n’y avait pas l’ombre de la guerre qui arrive lentement et grignote peu à peu tous les éléments de son quotidien, son insouciance et sa joie comme une ombre qui s’agrandit.  De ce qui se passe sur les champs de bataille ou au sommet du pouvoir, tout arrive dans le film filtré par la radio, les coups de téléphone, les angoisses de ses parents, les agitations de la rue, les hélicoptères qui bruissent au-dessus de la maison, tel des monstres menaçants ou le bruit des balles et des explosions. Tout ce qui s’aperçoit à travers les fenêtres ou s’entend de l’autre côté du mur. Mais plus le conflit avance, plus il entre dans sa réalité de l’enfant, passant le portail de la maison pour s’installer au centre de son existence. Le rythme du film s’en trouve marqué de moins de jour et de plus de nuit et la maison refuge est lentement prise d’assaut. 

 

Petit paysPetit pays prend des allures de fresques et déroule, implacable, les événements qui conduiront au pire tout en mêlant l’intime au public. Il le fait avec un certain romanesque, porté par un souffle parfois lyrique, mêlant ralentis et musique aux émotions silencieuses qui traversent les enfants, témoins impuissants de la folie des hommes. Il brosse les relations compliquées de ce couple mixte, affine ses portraits (telle la figure du père au premier abord exécrable qui se renverse), suit les trajectoires difficiles de cette famille rwandaise réfugiée au Burundi. Il voyage dans la campagne burundaise et au Rwanda, dans la complexité des rapports entre riches et pauvres, ville et campagne, Hutus et Tutsis. Mais il le fait toujours du point de vue de l’enfance, qui pose au film ses limites et son cadre. Petit Pays ne tente à aucun moment d’expliquer cette guerre mais, sans mélo ni trop d’effets de manche, nous en fait partager l’horreur et la brutalité. Il échappe à la caricature et trouve sa justesse parce que le conflit s’immisce peu à peu dans la vie de l’enfant à travers des éléments très concrets, que la violence, qui va crescendo, n’épargnera personne et que sans cesse les rôles de bourreaux et de victimes s’inversent. L’horreur prend différents visages. Quelques scènes sont extrêmement impressionnantes, crues, hyper découpées, filmées du point de vue écrasé et terrifié de l’enfant. D’autres, plongées dans la nuit et les ombres, ont des allures de cauchemars, quand la folie s’installe dans la maison… Aux dernières images du film, la maison est l’ombre d’elle-même, délabrée et désormais hantée. De ce paradis de l’enfance et du foyer, il ne reste que cendres, ruines et fantômes. Mais aussi de la dignité et de l’amitié. Un film émouvant et intelligent.

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